Écoles de commerce : un business

Écoles de commerce : un business

Auteur : Zeil

Ancien enseignant en Sup de Co, le dessinateur Zeil décortique avec un humour grinçant le fonctionnement des écoles de commerces. Panorama au vitriol.

 

Vous avez décroché une des écoles de commerce du Top 10 ? Continuez ! Sinon, réfléchissez sérieusement avant de vous inscrire ailleurs, notamment dans une « Sup de co ». C’est le message d’un ancien enseignant de Sup de co, aujourd’hui installé aux Etats-Unis, qui a choisi la BD pour rédiger ce guide acerbe et plein d’humour. Ce qu’il dénonce surtout, c’est le caractère commercial du fonctionnement de ces écoles, qui trouvent tous les moyens de soutirer de l’argent à leurs inscrits sans en contrepartie fournir les garanties d’un enseignement de qualité.

Fil conducteur dans ce récit aux dessins incisifs : Gaëtan et Gaëlle, et leurs amis issus de familles aisées, fêtards invétérés et jeunes bobos en mal de découvrir le monde. Mais l’esthétique n’est pas le propos de ce livre, et les personnages sont le prétexte à une description méthodique du fonctionnement d’une Sup de Co type, et surtout de ses chausse-trappes. On commence par son matériel promotionnel, plaquettes, annonces de partenariats, communiqués de presse… C’est que « dans une situation concurrentielle difficile, il faut savoir attirer le consommateur avec la promesse d’une expérience « fun » digne d’une agence touristique. » Cette candidate affirmera donc : « Je veux intégrer votre sup de co car on part en stage à l’étranger dès la première année et on y revient seulement en dernière année pour la remise du diplôme. » On promet des parcours « internationaux » grâce à des cours en anglais… dispensés par des professeurs parfois loin d’être anglophones. Autre argument alléchant : la participation aux événements humanitaro-sportifs, en fait prétextes à faire du tourisme. Et puis il y a la marque de l’école à marketter, soit en soulignant le caractère international, soit une vocation high-tech, soit une responsabilité sociale. Quelle que soit l’option, il s’agit de grassement la monnayer : « On n’est pas si loin des prix d’une université aux États-Unis… pour un « retour sur investissement » bien inférieur », peste un parent. Et Zeil d’ironiser sur l’ajout du mot international dans les intitulés de tous les cours, quand de fait, l’internationalisation est celle des étudiants de familles étrangères fortunées, même s’ils n’ont pas le niveau requis voire ne parlent pas la langue…

 

Ethique élastique

 

Ce qui pose problème, c’est que la pression de la concurrence amène certains établissements peu scrupuleux à considérer leurs étudiants comme des clients et à rogner sur les exigences académiques. Zeil démonte « la comédie des accréditations » : « Avant d’accréditer une école, l’AACSB [Association to advance collegiate schools of business] lui demande de s’auto-évaluer sur différents critères, puis cette auto-évaluation est vérifiée par un « comité AACSB » constitué de trois anciens directeurs généraux d’écoles de commerce », choisi dans une liste fournie par l’école elle-même ! L’auteur pointe également du doigt le recrutement des enseignants : « L’enseignant-chercheur est à la sup de co ce que la vitrine est à une boutique : il est là pour attirer le chaland, en donnant un vernis de respectabilité universitaire à l’école. » Or, le mode d’évaluation des enseignants chercheurs étant la publication d’articles académiques, c’est l’enseignement et la disponibilité pour les étudiants qui en pâtit : « La direction d’une sup de co récompensera un prof qui publie de façon conséquence en réduisant sa charge de cours. Corollaire direct : les profs finissent par percevoir leur charge d’enseignement comme une punition… » Et la situation financière fait qu’il n’est pas possible de recruter des enseignants-chercheurs pour ne leur confier que la matière de pointe dont ils sont spécialistes : on leur demande donc « d’enseigner en dehors de leur véritable domaine d’expertise ». Ou alors, on recrute des vacataires. Il y a aussi le « professeur visitant », souvent casquette masquant son aspiration à faire du tourisme, voire l’administratif sans aucune formation à l’enseignement… Zeil souligne aussi la prétendue mise en avant de l’importance accordée à la recherche par des directeurs d’établissements qui sont avant tout des managers et ne s’intéressent qu’à « la ligne « Bénéfice » dans le compte de résultat de fin d’année. » Sans oublier les pratiques carrément anti-déontologiques : « Encore plus fort : la direction pipe les dés en mettant sur pieds un système de « pay for play » qui permet de donner le qualificatif de « professeur qualifié académiquement » à certains enseignants-chercheurs ». Quant à l’enseignement, il est sujet à des modes, dont celle des « cours non-académiques », de développement personnel, de « vibracorps » (pour relâcher la tension en faisant vibrer son corps…). Aux cours magistraux « forcément chiants », on substituera des activités pratiques, ou « expérimental Learning », avec si possible des intitulés « sexy » : « apprendre la comptabilité avec Candy Crush »… Zeil alerte également sur l’envers du numérique : une façon d’occuper des élèves trop nombreux par rapport aux places dans l’école, ou de se faire des marges faramineuses en automatisant les cours de langue. Il s’intéresse enfin aux débouchés, souvent peu brillants au regard du coût de la scolarité : stages photocopie ou emploi par piston.

Un tour d’horizon qui rappellera des souvenirs à certains, et aura le mérite de mettre en garde efficacement les candidats futurs…

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Sup de Cons, le livre noir des écoles de commerce

Zeil

La Différence, 48 p., 200 DH


Kenza Sefrioui persiste et signe « Le livre à l’épreuve »

Kenza Sefrioui persiste et signe « Le livre à l’épreuve »

Auteur : Kenza Sefrioui

Kenza Sefrioui [i]est  une très belle plume qui aime les livres et les raconte merveilleusement ; cela on le sait, surtout sur les pages de www.economia.ma où l’auteure  a eu l’habitude de faire régulièrement des notes agréables de lecture pour les nouvelles parutions. Cette année, à l’occasion de l’édition  Siel de Casablanca 2017, elle vient de signer un travail très particulier, inscrit dans la série ‘’Collection Enquêtes‘’ dédiée au journalisme d’investigation et  dirigée par Hicham Hodaifa[ii].  Il s’agit, en effet, d’une enquête sur le livre au Maroc. Une approche forcément louable, on ne le sait que trop, il n’y a pas beaucoup de travaux académiques ou journalistiques sur le sujet.

 D’emblée Kenza Sefrioui nous décrit sur les plans quantitatif et qualitatif, l’absence du marché du livre au Maroc .La production marocaine ne dépasse pas 1300 titres par an et occupe une faible partie des rayonnages des librairies dominées par des livres importés de Liban, d’Egypte et de France. On ne vit pas de sa plume au Maroc, 35,5% des ouvrages sont édités à compte d’auteurs, et dans un contexte marqué par la défaillance des circuits de distribution. « Aujourd’hui les meilleures plumes marocaines  sont publiées à l’étranger » constate-t-elle ;  et pour les jeunes, le numérique avec ses blogs et ses réseaux sociaux apparait comme une alternative plus commode.

Kenza Sefrioui constate  que le livre est resté le parent pauvre de la politique culturelle dans ce pays, il fut beaucoup moins loti que le cinéma par exemple. Il n’y a pas à ce jour de législation qui pourrait permettre de réguler le secteur et ouvrir la voie de son  développement  sain.

Selon une enquête  datant de 2014 on a recensé 394 bibliothèques officielles dans un Maroc de plus de 34 millions d’habitants. Et il y aurait 3 millions de livres dans les bibliothèques d’où notre grand écart avec  l’objectif de l’Unesco appelant à un livre par habitant ! En outre, la moitié des personnes inscrites dans les bibliothèques entretiennent un rapport utilitaire  avec elles. C’est pour une formation ou l’acquisition d’un diplôme que les gens s’inscrivent!   De même, le secteur de l’édition (comprenant le scolaire) représente moins de 1% du chiffre  d’affaires global du secteur industriel, ce qui est vraiment dérisoire !

En 2014  l’auteure avait recensé 750 librairies très inégalement réparties au Maroc ; la faiblesse des ventes induit un cercle vicieux de réduction des tirages « un livre tiré à 1500 exemplaires met trois à quatre ans à se vendre. Sefrioui cite à ce propos M Sghir Janjar directeur de la fondation Al Saoud qui déclarait en 2016 « il faut cent doctorants pour avoir deux auteurs d’articles et de livres au Maroc ».

Dans ce combat inégal il y a cependant des héros, la fatalité qui frappe le domaine de la lecture et du livre n’arrive pas à prendre le dessus sur la détermination et la volonté de certains acteurs sociaux ; L’auteure cite le cas de l’association de Bouhouda dans la zone rurale de Taounate ; engagée dans  des programmes de scolarisation non formelle et d’une bibliothèque très réussies et ce, malgré les difficultés matérielles et la vague rampante de l’obscurantisme.

Indisponibilité organisée

Kenza Sefrioui évoque aussi la question de la censure. Si officiellement celle ci n’existe  pas au Maroc, il y a des procédés efficaces en usage (le système des visas obligatoire) qui la mettent en œuvre  plus subtilement mais fermement consacrant ainsi les  tabous nationaux (monarchie, religion, ..).Elle rapporte  notamment pour les publications importées de l’étranger, « le Dernier combat  du Captain Ni’mat »  de feu Mohmed Leftah comme  illustration récente de cas implicitement censurés.

La concentration du système de distribution se trouve illustré aussi par la domination de trois institutions  qui ont l’exclusivité pour la distribution au Maroc de la plupart des éditeurs français : La librairie Nationale, Sochepress, et la Librairie des Ecoles. Les libraires marocains qui ont les moyens optent pour des demandes directes d’importation afin de pallier aux lenteurs du régime en vigueur ; cela ne permet cependant pas de surmonter  le système omniprésent des visas, niant ainsi  à tout un chacun le droit de choisir librement ses lectures.

Le piratage et la contrefaçon enfoncent le secteur

Kenza Sefrioui évoque aussi le cas des ouvrages piratés qui deviennent  un phénomène en expansion rapide permettant d’avoir sur les étals de quelques librairies  ou chez des Ferracha  , les copies d’ouvrages demandés par le public à des prix beaucoup moins chers que les originaux .La révolution numérique a créé le boom de ce marché informel  et déclenche le mécontentement des opérateurs du secteur lesquels  exigent une action publique contre cette déviation fatale .

Dans cette contrefaçon  il s’agirait d’un double circuit local et international. Le premier est installé à Casablanca avec un opérateur qui choisit les ouvrages très demandés,  les renvoie à des petites imprimeries pour en faire 10 000 ou 20 000 exemplaires. Il procède ensuite à leur distribution à travers un pole installé à Kenitra utilisant un réseau informel efficace à travers l’ensemble du pays.

Le second circuit repose sur la même structure de distribution mais travaille et importe du Liban et d’Egypte sur commande les livres et ouvrages récents les plus demandés.

A cela s’ajoute le téléchargement à travers Internet ; l’enquête sur les pratiques culturelles rapporte que 14,4% d’un échantillon interrogé déclarent le faire pour des livres et documents écrits.

Parmi les autres défis du livre au Maroc, l’auteure évoque le recensement des ouvrages publiés. A ce jour, il n’est pas encore possible d’avoir une bibliographie nationale complète. D’après  les professionnels, 20 % de la production environ n’est pas déclarée ou n’a pas de numéro légal. Ainsi  chaque année, une partie non négligeable échappe à l’inventaire de la BNRM ; le grief souvent cité concerne la complexité et le cout des procédures ainsi que leur centralisation .De même, une partie non négligeable des livres édités à compte de leurs auteurs n’ont pratiquement aucune vie commerciale, ils restent dans le cercle restreint des amis et de l’entourage.

Kenza  Sefrioui a suivi le parcours annuel de deux documentalistes qui effectuent un recensement pour le compte de la Fondation AL Saoud et de la BNRM ; un travail fastidieux en l’absence de la numérisation des prestations  chez la plupart des libraires et la domination de l’informel. Cet effort parvient à améliorer l’inventaire  des publications par an  mais reste incomplet, il y a nécessité de mettre des moyens plus importants. Pour le moment, chez la plupart des « libraires » « la règle c’est le modèle papeterie, tabac, photocopie, et des employés malheureux.. ». Certes, « le livre en français  bénéficie d’éditeurs et de libraires plus professionnels »   ainsi que d’une information mieux partagée. Mais « Pour le livre en arabe, c’est l’arbitraire ». « Le livre peut être sérieux mais le lecteur n’a pas d’information à son sujet ».  «  Hors de l’axe Casa-Rabat c’est l’anarchie totale, une activité  presque totalement informelle ».

Partir pour exister ?

Faut-il quitter le Maroc si l’on a un projet d’écriture ? Leila Slimani qui a eu le Goncourt 2016 répond par la négative, mais souligne la nécessité d’une bonne relation avec l’éditeur.  La liste des auteurs expatriés est pourtant assez longue ; depuis Driss Chraibi à ce jour, sans oublier celles et ceux qui tout en résidant au Maroc, évoluent dans des circuits à l’étranger. Chacun a ses griefs, l’auteur Youssef Fadel explique que la diffusion se fait mieux à l’étranger offrant une meilleure audience aux auteurs et aux œuvres, mais pour Mohamed Hmoudane « si les distributeurs sont des filiales de groupes français, comment voulez vous qu’ils s’intéressent à un livre marocain ? Sans diffusion ni distribution, le livre est mort né ». Kenza Sefrioui rapporte également les témoignages de Taher Benjelloun et Abdelatif Laabi sur le sujet. Mais Elle finit par  se rendre à l’évidence, celle  cruciale et inévitable relative à la politique culturelle du Maroc. « Il faut que le pays s’autonomise et de consommateur devienne producteur de culture » disent en substance toutes et tous les auteur(e)s .Il faut commencer par un effort en éducation et chercher à consolider un lectorat dans le pays ….

Le dernier chapitre de ce livre est consacré aux passeurs de livres, il s’agit de personnes ou d’initiatives destinées à encourager la lecture. Kenza Sefrioui y rappelle d’abord qu’en 2011 le HCP avait annoncé -dans le cadre de son enquête sur L’emploi du temps des Marocains- que ces derniers dépensent en moyenne 1 dh par an et par personne pour le livre ; soit 25 fois moins que la moyenne mondiale .Une autre enquête de l’association Racines en 2016 sur les pratiques culturelles avait  révélé que 15,2% de l’échantillon marocain interrogé affirment ne lire jamais de livres.

On retiendra dans ce chapitre en note d’espoir, l’initiative du club conscience estudiantine qui organise des groupes de lecture à la Fac  à Casablanca, celle des bouquineurs de Rabat avec Facebook, « Dakhla bktab » de Marwan Naji, et le « Réseau de lecture au Maroc » engagé depuis  2013 et qui est en cours d’extension à ce jour.

 

[i] Elle est l’auteure de l’étude « la revue Souffles(1966-1973)espoirs de révolution culturelle au Maroc »Editions du Sirocco .(Prix du Grand Atlas 2013 )

[ii] Editions :En toutes lettres

 

Par : Bachir Znagui


International entrepreneurship and management journal
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International entrepreneurship and management journal

Publication de notre chercheure associée au Cesem, centre de recherche de HEM, Caroline Minialai, sur le journal international de l'entrepreneuriat et le management (International entrepreneurship and management journal)

 


Séminaire de recherche sur les jeunes, du Cesem, UNESCO et UE

Séminaire de recherche sur les jeunes, du Cesem, UNESCO et UE

Les Articles parus sur le site web de l'UE, sur le séminaire de recherche sur les jeunes, du Cesem, centre de recherche de HEM, en partenariat avec l'UE et l'UNESCO.

le séminaire a eu lieu à HEM Rabat, le 08 et le 09 mars 2017.

 


Article de Driss Ksikes sur les Medias au Maroc
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Article de Driss Ksikes sur les Medias au Maroc

Artcile de Abdelfattah Benchenna, Dominique Marchetti et Driss Ksikes, directeur du Cesem, centre de recherche de HEM, sur les Médias au Maroc

lien de l'article : http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13629387.2017.1307906


Interview avec Jean-Pierre Chauffour : Et si le Maroc donnait la priorité au capital immatériel...

Interview avec Jean-Pierre Chauffour : Et si le Maroc donnait la priorité au capital immatériel...

​Jean-Pierre Chauffour a commencé son cheminement académique en tant que macroéconomiste au sein du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), basé à Paris. Il est l’auteur de l’ouvrage The Power of Freedom: Uniting Human Rights and Development (Cato Institute, 2009) et a également co-publié deux ouvrages : Preferential Trade Agreement Policies for Development: a Handbook (Banque mondiale, 2011) et Trade Finance during the Great Trade Collapse (Banque mondiale, 2011). Sa dernière publication sur les conséquences du Printemps arabe est intitulée De l’éveil politique à l’éveil économique dans le monde arabe : la voie de l’intégration économique (Banque mondiale, 2013). Ainsi, ses principaux centres d’intérêt concernent le développement économique, la gestion macroéconomique et les libertés économiques. Jean-Pierre Chauffour a été pendant une quinzaine d’années au FMI avant de rejoindre la Banque mondiale en 2007. Il est actuellement économiste principal pour le Maroc et coordonnateur des échanges régionaux pour la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) de cette Banque. Economia a eu recours à son expertise pour aborder le concept de capital immatériel au niveau macroéconomique, d’autant plus qu’outre les propres travaux de M. Chauffour à ce propos, la Banque mondiale a aussi abordé la notion de capital immatériel à travers une lecture de l’économie mondiale et s’intéresse aujourd’hui à l’examen du cas marocain à travers ses relations institutionnelles.
Ci-dessous les réponses.

Entretien avec Philippe De Meneval : Que préconise la Banque mondiale pour les entreprises ?

Entretien avec Philippe De Meneval : Que préconise la Banque mondiale pour les entreprises ?

Philippe De Meneval est spécialiste senior en développement du secteur privé dans la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord de la Banque mondiale. Il conseille les gouvernements en matière d’architecture et de mise en œuvre des programmes de réforme pour la modernisation des réglementations des entreprises, le développement des marchés financiers et la mise en place d’opérations de partenariat public-privé. La question du capital immatériel a des dimensions macroéconomiques de plus en plus mises en évidence par les économistes, mais ses déclinaisons au niveau de l’entreprise et de la pratique managériale le sont beaucoup moins. Pour avoir un éclairage sur cet aspect, l’équipe d’Economia s’est adressée à M. Philippe De Meneval, ci-dessous ses réponses.

Entretien avec Khalid Baddou : ​Une marque Maroc existe-t-elle ?

Entretien avec Khalid Baddou : ​Une marque Maroc existe-t-elle ?

Khalid Baddou constate qu’aujourd’hui la marque Maroc manque de cohérence ; pourtant, elle est une affaire de tous et doit être portée par tous les acteurs. Il explique qu’un travail de fond est à faire parce qu’il s’agit d’une nécessité stratégique non seulement pour faire éclore le label Maroc, mais également pour définir et valoriser le made in Morocco. Puis, il faut développer aussi des outils et des indicateurs de mesure pour le suivi de la marque Maroc. Selon le président de l’AMCC, l’intérêt et l’urgence sont là.

Sous le voile de la modernisation, les femmes rurales …

Sous le voile de la modernisation, les femmes rurales …

Auteur : Lisa Bossenbroek

« Sous  le voile de la modernisation : les  dynamiques du genre social dans  le changement  agraire de   la plaine du Saïss » c’est la traduction approximative qu’on a préféré au titre initial en anglais  de cet ouvrage. « Behind the Veil of Agricultural Modernization : Gendered Dynamics of Rural Change in the Saiss Morocco » est  le  titre choisi par la chercheure  Lisa Bossenbroek [i] pour illustrer sa thèse de doctorat obtenue l’automne dernier  à l’université de Wageningen aux Pays-Bas. Spécialisée  en sciences sociales elle s’intéresse en tant qu’académicienne et sociologue  aux  relations de genre dans le contexte agraire[ii]. C’est ainsi qu’elle  a choisi de travailler sur la question des effets de  la modernisation  agricole dans la plaine marocaine du Saiss , reflétant ce qu’elle décrit comme étant « une forme particulière du développement capitaliste ,désordonnée et contradictoire, reproduisant des relations de genre et des hiérarchies sociales existantes » .

La problématique de sa thèse repose sur la question  suivante : comment appréhender et comprendre les différentes expériences vécues altérant les relations genre et celles constituant  les processus des changements survenant dans le monde agraire du Saiss ?

Cela  induit entre autres aspects, la détermination des processus des relations genres  ainsi que leur articulation aux processus des changements sociaux en cours. Il suppose également la possibilité de relever les manifestations de ces processus et la manière avec laquelle elles sont façonnées et prennent forme sur le terrain aux niveaux économique, social, culturel et humain. Ce travail conduit enfin à identifier les contradictions et paradoxes qui accompagnent les changements dans les deux niveaux (genre/monde agraire).

 

Lorsque l’eau et la terre changent de statut

L’enquête proprement dite  a été menée sur une période de 12 mois entre 2011 et 2013, suivie de plusieurs visites de quelques semaines tout au long de 2014 et 2015. Elle adonné lieu aux résultats compilés dans la thèse. Lisa Bossebroek   a examiné  tout d’abord comment les changements agraires réorganisent  et(re-)configurent les relations socio-matérielles et offrent ou imposent « de nouvelles possibilités d’être et de devenir et de nouveaux rapports sociaux ». Elle a constaté alors que  les changements agraires actuels reconfigurent les rapports sociaux en ce qui concerne l’accès, l’utilisation et le contrôle des facteurs de production dans le Saiss .Elle décrit ainsi  les différentes mutations  qui concernent les rapports fonciers, l'accès et le contrôle de l'eau souterraine, l’organisation du travail agricole, et la présence active d’ouvrières  agricoles et de jeunes ruraux.

Elle relève ainsi que « la privatisation des terres de la réforme agraire lancée par l’Etat marocain depuis 2006 s’est accompagnée d’une renégociation des relations et des identités de genre ». Auparavant, la terre, l'exploitation et la famille étaient intiment liées dans le contexte de cet espace rural, mais  a travers le processus de privatisation,  ces liens s’érodent graduellement, ce qui affecte la valeur et la signification de la terre. Aujourd'hui, elle est considérée surtout  comme une simple  «  marchandise » dont l'usage est progressivement réservée au domaine professionnel et masculin. Cela conduit à une séparation croissante entre le domaine privé associé à la femme et le domaine public et professionnel associé à l'homme. Cela offre aussi de nouvelles possibilités à certains jeunes hommes ruraux de devenir des agriculteurs modernes. Et au contraire pour beaucoup de femmes paysannes il devient plus difficile de justifier leurs activités agricoles, ce qui les pousse a redéfinir leur identité de femmes paysannes. Lisa Bossenbroek rapporte les analyses des propos recueillis car Il s’agit d’un travail de terrain fondé essentiellement et minutieusement sur les récits des différents acteurs et de leurs profils et leur évolution, c’est  ce qui donne à cette enquête dans la plaine du Saïss une formidable portée humaine et la valeur d’une image qui témoigne fidèlement d’une période de vie de cette plaine.

 

Ce qui change pour les femmes rurales

L’accès à l'eau constitue- il fallait s’y  attendre- un facteur déterminant dans les changements survenus ; il induit une séparation entre l'eau et son ancien contexte socioculturel et territorial; engendrant des inégalités croissantes par rapport à l’accès à l'eau souterraine; et des expropriations violentes excluant certains de  celui-ci. Un  processus qui se concrétise de trois différentes manières: 1) par les dynamiques foncières; 2) par l'utilisation des nouvelles technologies, et 3) par un discours de modernisation qui émerge autour des politiques publiques agraires au Maroc. L’un des aspects nouveaux de cette évolution est que l’eau se trouve finalement  détournée des familles paysannes au profit d’ «  investisseurs «  n’habitant  pas sur place. Le boom agricole dans le Saiss est fondé sur un processus d’hiérarchisation du travail agricole. Ce processus  de changements s’opère dans une interaction entre genres et différences liées à la technicité des tâches, au savoir-faire, et à la récompense financière. Tandis que les ouvriers agricoles décrochent souvent de « meilleurs »  boulots, ce qui contribue positivement a leur identité personnelle, ainsi que professionnelle, les ouvrières,  elles, se retrouvent dans la strate inférieure  de la hiérarchie du travail agricole et se sentent dévalorisées  dans leur travail. D'autant plus que les valeurs socioculturelles  de

genre rendent le travail agricole difficilement conciliable avec les notions de féminité rurale. Par ailleurs, la moindre maladresse suscite les commérages des  voisins et de la communauté et un jugement dur et normatif s'en suit. En tout cas pour réagir à cette pénible réalité,  les femmes développent  différentes  stratégies pour réconcilier des idéaux de féminité rurale avec les  contraintes quotidiennes du travail agricole  recréant ainsi  de nouveaux répertoires socioculturels et repoussant les frontières dans un effort subtile pour se faire revaloriser et étendre leurs marges de manœuvre.

Lisa Bossenbroek  consacre  aussi dans  ce travail un chapitre particulier aux jeunes où elle montre  qu’ils  sont des acteurs primordiaux dans les transformations agraires que connait la plaine du Saiss. Elle expose comment certains d’entre eux réussissent à  négocier habilement et prudemment des marges de manœuvres pour réaliser leurs propres rêves. Grace à quoi, ils se forgent progressivement des identités nouvelles,  plus modernes.

Selon l’auteure les identités et relations de genre ne précédent pas les changements ruraux, mais au contraire sont mêlées a ceux-ci. Les dynamiques agraires et le genre sont alors régénérés par la renégociation et la contestation constante des identités et des relations de genre. En plaçant au cœur de ce travail les expériences, les rêves, et les aspirations cachées et intimes  des jeunes ruraux, des femmes rurales, des ouvriers et ouvrières  et des différentes familles paysannes, Lisa Bossenboek  a illustré comment ceux-ci sont différenciés par le genre et forment des trajectoires évoluant de façon  hétérogène et différenciée. Pour elle, si les réalités ont parfois un aspect violent dans l’immédiat, les paradoxes et contradictions qui marquent ces différentes trajectoires portent les graines de changements plus profonds, permettant d'envisager de futures alternatives rurales plus durables et plus équitables en termes de genre. Bref  cette thèse apporte à travers une dissection implacable  et une lecture  très réaliste,  une note d’optimisme, dans un contexte de  transformations complexes et  fatales, façonnant  aujourd’hui une partie du monde  rural  au Maroc.

 

Lisa Bossenbroek ; Behind the Veil of Agricultural Modernization:

Gendered Dynamics of Rural Change in the Saiss Morocco, 2016

 

[i] Pour réaliser son travail Lisa Bossenbroek a plusieurs fois séjourné au Saiss et au Maroc depuis 2010. Elle a écrit  en 2016 des articles pour Economia  à propos des aspects ayant relation avec ses recherches, et a participé à quelques unes des activités du Cesem .

[ii] Ce travail de recherche a été conduit sous les auspices de l’école des sciences sociales de Wageningen .


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