Le judaïsme en Méditerranée entre nostalgie et lucidité

Le judaïsme en Méditerranée entre nostalgie et lucidité

Auteur : Leila Sebbar

Trente quatre récits, trente quatre enfants juifs méditerranéens racontent leurs histoires en terre musulmane.Le judaïsme en Méditerranée entre nostalgie et lucidité

Si certains auteurs sont connus, d’autres le sont moins. Mais il ne s’agit pas dans ce recueil de  notoriété mais seulement de mise à nue des souvenirs. Il est question des seules vérités inconstatables : celles de l’enfance. On y retrouve de la nostalgie, de l’incompréhension souvent mais de la lucidité aussi. Cet ensemble de textes raconte des expériences individuelles et prend racine dans l’Histoire.

Parcourant le bassin méditerranéen, de la Turquie jusqu’au en occident musulman, Leila Sebbar l’auteure franco-algérienne a recueilli ces récits. L’écrivaine ne semble toujours pas guérie de ses propres blessures. L’auteure de, Une enfance d'ailleursUne enfance algérienneUne enfance d'outremerUne enfance corse et Enfances tunisiennes continue d’explorer cet univers de la première lecture du monde, les premiers émois.   

En faisant appel à des souvenirs d’enfance, elle réveille de vieux démons : ceux de l’exile, de la guerre, du communautarisme. Mais aussi les joies de l’insouciance, du partage et de la liberté.

Pour Lucette Heller- Goldenberg la marrakchi sa naissance au Maroc l’a sauvé de la folie des hommes. Dès les premières pages elle livre son sentiment « Je suis née en 1942 à Marrakech. Le lieu de ma naissance m’a protégé. Si j’étais venue au monde en Europe, j’aurais peut être fini comme ma grand mère Lisa Goldenberg-Goldensweig, à Auschwitz ». Autre témoin de ce Maroc où il fait bon vivre, André d’Azoulay qui raconte Essaouira dans les années 50 lorsque juifs et musulmans fêtaient la mimouna sans  faire fi des appartenances religieuses des uns et des autres.

L’historien Benjamin Stora, quant à lui, reste très lucide en évoquant ses souvenirs d’enfance dans son texte intitulé, Le hammam et après… « Quoi qu’en dise - avertit l’auteur- A Constantine comme ailleurs, c’est la séparation communautaire, presque étanche, qui prévalait (...) je n’ai aucun souvenir d’un Musulman à notre table, ni d’un Juif à celle d’une famille musulmane. Il n’y avait guère d’échange dans la sphère privée. Et guère de mixité à l’école publique Diderot ».

L’auteur et historien bat en brèche les récits nostalgiques que la mémoire constantinoise voulut sauvegarder de cette totale harmonie entre Juifs et Musulmans.

Pas d’illusions pour Stora qui déjà enfant regardait le monde avec lucidité.

 

La langue comme ascension sociale

Dans ces récits de l’enfance, la langue ou les langues reviennent comme un leitmotiv. La langue sépare et rassemble parfois. Le français est vécu comme langue du colonisateur pour certains et langue d’émancipation pour les autres. Les autres ce sont les Juifs d’Algérie ou du Maroc. Pour l’Algéroise Joëlle Bahloul, le français était « la langue qu’il nous fallait parfaitement maîtriser pour témoigner de notre entière appartenance à la nation française. L’arabe ou le judéo-arabe était la langue de nos grands parents, la langue du passé que nos parents voulaient oublier et ne désiraient pas nous transmettre. Le français était celle de notre réussite obligé. Mon père avait concentré cette équation historique sur ma performance en dictée ».

Mais il ne faut pas perdre de vue que le statut des Juifs algériens était différent de celui des autres pays. De tout temps, les Juifs vécurent en tant que dhimmis ou protégés en terre musulmane. En Algérie ils devinrent citoyens français à partir de 1870 grâce au décret Crémieux, ce qui n’était pas le cas au Maroc et en Tunisie.

Ce fut le premier clivage communautaire ce qui a donné lieu par ailleurs, à l’insurrection de 1871.

En Tunisie, le contexte était différent mais le poids de la langue française semble le même.

« Ainsi suis-je né à la langue française dans l’oubli programmé de l’arabe » raconte Hubert Haddad dans un très beau texte intitulé : D’ailes et d’empruntes dont il serait regrettable de ne pas citer quelques passages «  La clé du vent, le vent la perd. Il n’y a pas d’identité bien ancré ; on naît chrétien juif ou musulman comme l’eau du ciel dans le fleuve ou la mer. La seule image qui demeure pour moi, c’est la silhouette du djebel Boukorine à travers les vapeurs bleues du golf de Carthage si semblable au Vésuve dans la baie de Naples. L’enfance est un volcan qui peu à peu vous recouvre de cendres tremblées de l’oubli », résume admirablement l’auteur.

C’est un monde bien plus ouvert que nous propose Rita Rachel Cohen dans son récit  Jo et Rita. Dans un style très fluide, très à l’égyptienne entrecoupé de mots en arabe et en hébreu, de sandwichs aux fèves, de pates d’abricot et de chants des gitanes au bord du Nil... l’Egypte des années 50, c’est aussi un pays polyglotte. Alexandrie en fut l’expression vivante. On pouvait y parler plusieurs langues dans la même phrase. « Lorsque mon père recevait à la maison, alors c’était les blagues, la poésie en égyptien, le raffinement en français, le dessous des langues en petit comité et à petite dose en araméen avec un zeste libano-syrien, un mot turc. Au téléphone avec ses collègues de bureau, il parlait parfois anglais ». De la diversité culturelle comme on en rêve aujourd’hui !

D’Istanbul à Alger, de Constantine à Casablanca, d’Alexandrie à Monastir les récits se croisent, déplacent les lignes, convergent et s’éloignent. Chaque histoire est unique mais elles portent toutes les blessures de l’exil et une époque tourmentée par les guerres.

Ces textes furent publiés pour la première fois chez Bleu Autour, un petit éditeur d'Auvergne et réédité au Maroc grâce aux éditions La Croisée des chemins.

Des récits contraires, comme l’histoire tourmentée du siècle dernier.  A découvrir.  

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

Une enfance juive en méditerranée musulmane

Textes inédits recueillis par Leila Sebbar

Editions : La croisée des chemins

100 DH

365 pages


Le développement de plateformes de financement participatif (crowdfunding) constitue un marché potentiel estimé en milliards de dollars et peut déboucher sur un nouveau contrat social.

Le développement de plateformes de financement participatif (crowdfunding) constitue un marché potentiel estimé en milliards de dollars et peut déboucher sur un nouveau contrat social.

Auteur : Vincent Ricordeau

Kiva, Sellaband, Lending, Indiegogo, Kickstarter, Kisskissbankbank, Hellomerci… Tous ces sites sont des plateformes où des créateurs font appel aux internautes pour financer leurs projets. Vincent Ricordeau, cofondateur des deux dernières, y voit la 3e révolution industrielle. Le phénomène du crowdfunding n’est pas nouveau : de 1875 à 1880, des souscripteurs privés avaient contribué au financement de la statue de la Liberté new-yorkaise. Aujourd’hui, il a explosé grâce à l’apparition du web 2.0, après la création de Wikipedia (2001) et Facebook (2004), d’où un « changement d’échelle » dès 2005. Estimé en 2009 à quelques dizaines de millions de dollars, les perspectives de développement de ce marché mondial sont exponentielles : 2,7 milliards de dollars collecté en 2012 selon le centre de ressources crowdsourcing.org : 5,1 milliards de dollars prévus en 2013, soit un taux de croissance de 88 % et, selon le magazine Forbes, 1000 milliards de dollars à l’horizon 2020.

Vincent Ricordeau décrit d’abord les différentes formes de plateformes : les non spéculatives et les spéculatives. Les premières fonctionnent sur le modèle du don. 62 % des projets financés en 2012 sont des dons sans contreparties, pour des initiatives sociales portées par des ONG, avec un montant moyen de 1 400 dollars. Les secteurs culturels et artistiques et les opérations de prévente fonctionnent par des dons moyennant des contreparties en nature : c’est le modèle le mieux relayé dans les médias, qui a levé 383,2 millions de dollars en 2012 pour un montant moyen de 2 300 dollars. Il y a enfin le prêt solidaire entre pairs, pour résoudre des problèmes de trésorerie. Côté plateformes spéculatives – où apparaissent les contraintes réglementaires et juridiques – il y a celles qui versent des royalties et utilisent donc le retour sur investissement comme argument commercial. C’est le cas des « labels ou éditeurs participatifs », comme le français MyMajorCompany, actif dans des domaines artistiques. Le prêt entre particuliers avec taux d’intérêt représentait 600 millions de dollars en 2012, soit 22 % de la totalité des collectes, avec un montant moyen de 4 700 dollars et était évalué pour 2013 à plus d’un milliard de dollars. Dans ce cas, en France, un agrément des  établissements de crédit délivré par l’Autorité de contrôle prudentiel est nécessaire. Enfin, l’investissement contre prise de participation (crowdinvesting) est le secteur le plus réglementé, ne mobilisant qu’1 % des projets en 2012, avec des collectes moyennes de 190 000 dollars.

Ces plateformes, qui doivent « viraliser » les projets sur le Web tout en préservant intacte la propriété intellectuelle des crétaeurs, vivent de la multiplication de projets à petits budgets. Elles se financent en prélevant un pourcentage de la collecte de fond, sur le principe du tout ou rien, c’est-à-dire « sous condition que celle-ci atteigne le montant initialement fixé », facturent des frais pour couvrir les transactions bancaires sécurisées et établissent des partenariats commerciaux avec des marques ou des médias. Vincent Ricordeau met en garde contre celles qui versent les dons collectés même quand le but n’est pas atteint, cherchant « à sécuriser leurs propres revenus en oubliant une des valeurs principales du crowdfunding : la confiance mutuelle ». Il émet aussi des réserves sur certaines dérives : manque de transparence dans les comptes fournis aux internautes et le calcul des royalties ; tendances à confisquer une partie de la propriété intellectuelle chez les labels participatifs « en se conformant aux vieux réflexes de l’industrie du disque » alors qu’ils n’assument plus les risques financiers ; usage du crowdfunding par des instituts de microfinance de pays pauvres qui « se refinancent eux-mêmes grâce à l’argent crowdfundé dans les pays riches » tout en facturant des taux d’intérêt très élevés aux emprunteurs locaux, etc.

 

Défis à la finance traditionnelle

Le crowdfunding constitue cependant une nouvelle économie collaborative, «  circuit court de financement, créé en dehors de la sphère traditionnelle de la finance, par le grand public et pour le grand public », encourageant les initiatives de proximité, sans « risque de dérive spéculative » puisque l’argent collecté va à l’économie réelle, ouvert autant aux professionnels qu’aux amateurs. C’est une véritable « démocratie participative » liée à une société devenue « fluide », où triomphe le « love money », les financements donnés par les cercles les plus proches du créateur (jusqu’à 70 % des projets). Le phénomène, en rupture avec l’hyperconsommation du XXe siècle, est lié à la crise et au fait que la finance traditionnelle s’est « détournée de son rôle d’argentier du tissu économique et social ». Faut-il y voir une « menace pour l’économie de marché basée sur la finance spéculative, ou bien une évolution de nos sociétés marchandes, la préfiguration d’une nouvelle ère économique ? » Les deux systèmes ne sont pas étanches, puisque les plateformes sont souvent renforcées par des fonds d’investissements traditionnels qui couvrent les coûts de développement informatique, l’achat de licence pour les solutions de transaction bancaire et autres agréments. Vincent Ricordeau remarque un développement parallèle du crowdfunding solidaire, sans concurrence à la finance traditionnelle, et relève que le crowdinvesting répond à l’envie des particuliers de « disposer de choix pour leur épargne ». Il souligne l’intérêt des géants du Web pour ces structures, puisque Google vient d’investir 125 millions de dollars dans Lending Club, leader américain du prêt de pair à pair, et commente : « si les mastodontes du web commencent à vouloir devenir les banques de demain, alors les rapports de force vont changer ».

Pour l’instant, le marché du crowdfunding est essentiellement américain (72 %) et européen (26 %), le reste du monde se partageant les 2 % restants. La raison en est certainement les dispositifs de défiscalisation des contributions et surtout une confiance dans les transactions en ligne et les éventuels recours judiciaires. Mais cela annonce un « nouveau type de contrat social » inhérent à la génération Y, qui préfère « développer l’optimisation de l’usage au détriment de la possession » car pour elle « l’accès vaut mieux que la propriété ». Une redéfinition des valeurs, remettant au centre l’importance de la communauté et les préoccupations plus sociétales et environnementales, bouleversant les modèles de consommation.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Crowdfunding, le financement participatif bouscule l’économie ! Pour libérer la créativité

Vincent Ricordeau

Editions FYP, collection Stimulo, 96 p., 9,90 €


Ces femmes qui ont fait notre histoire

Ces femmes qui ont fait notre histoire

Auteur : Osire Glacier

A l’heure où l’on nous parle de parité, de l’apport de la femme à la politique, Tarik édition remonte le temps et nous renvoie à ces femmes qui ont fait d’histoire du pays depuis des siècles. Le premier voyage de cet ouvrage est tout à fait inattendu. Il nous fait traverser le Maroc jusqu’aux confins du désert de Tahagart, suivant Tin Hinane dans les méandres de l’histoire d’un peuple. On y apprend que la mère des Touareg venait de Tafilalet qu’elle quitta pour des raisons toujours inconnues  «Les peintures rupestres du Sahara révèlent l’existence d’une route ancienne, où sont marqués les points d’eau, oueds et oasis. De toute vraisemblance, Tin Hinan et Takama ont emprunté cette route», dit Osire Glacier, l’auteure de ce livre, en essayant de retracer l’itinéraire de la reine.

Malheureusement la chercheuse ne va pas plus. Le rôle politique de cette souveraine et le pourquoi de sa vénération de la part des Touareg reste un vrai mystère et Tin Hinane  garde tous ses secrets…

Osire Glacier nous emmène par la suite aux Aurès (Algérie) et nous parle de la Kahina. Un joli clin d’œil à cette femme qui a tenu tête aux invasions arabes mais qui n’a, malheureusement, joué aucun rôle politique au Maroc !

Mais ne nous éloignons pas du royaume et parcourons le monde de Moulay Smail. Nous sommes à Meknès au début du XVIII ème siècle. Une femme du nom de Zidana fait son entrée dans le palais. Ancienne esclave rachetée par le Sultan, elle deviendra sa femme, son amante et sa cruelle compagne.

C’est que Zidana, révèle l’auteure, n’a cessé de fomenter des intrigues dans le palais pour que son fils accède au pouvoir. Mais cette femme a plus marqué les esprits par sa cruauté « pour marquer son pouvoir elle se promène dans le sérail, en se faisant porter un sabre, par une servante qui marche devant elle », a gardé la mémoire populaire d’elle.  

Zidana réussit, également, à faire exécuter sa plus redoutable rivale et à écarter le fils de cette dernière du pouvoir pour que le sien y règne sans partage. Mais le destin en a voulu autrement et les deux frères périrent en se soulevant contre leur propre père !

Une autre femme aura marqué ce siècle des tourments, il s’agit de Dawiya ou Marthe Franscechini épouse du Sultan Mohamed Ben Abdallah (1756 ?-1799 ?). Dawiya vécut d’abord en captivité sous le règne du Dey d’Alger et fut par la suite, capturée à nouveau par des corsaires marocains. La jeune esclave remarquée par le souverain, devint son épouse et sa favorite. Contrairement à Zidana,  Dawiya (la lumineuse)  a marqué les esprits par ses connaissances et son savoir. Elle « aurait entre autres participé à la gestion des affaires publiques du Maroc et aurait joué le rôle de l’ambassadrice  du  pays auprès des nations européennes », révèle l’auteure au conditionnel. Car les preuves de son implication politique n’ont toujours pas été  vérifiées historiquement. En effet, on n’a jamais retrouvé de traces des supposées lettres écrites par Dawiya aux monarques européens.

 

Les redoutables armes des femmes

De celles qui ont eu un véritable rôle militaire : Rquia Bent Hadidou. (moitié du XIX)

Le journaliste Gabriel Charmes la décrit ainsi lors de l’expédition du Sultan Hassan I « Celle-ci est alors présentée en quelques lignes comme une caïda qui a attaqué le sultan ainsi qu’une unité militaire du général français Osmont ».

Rquia Bent Hadidou a non seulement réussi à avoir le titre de Caïda mais a pris les armes. Elle a combattu les armées françaises, à plus de soixante ans, rapporte la mémoire populaire. Vrai ou faux, cette femme a marqué les esprits et son rôle militaire demeure indéniable !

Figure tutélaire des Ouled Zayed, Kharboucha a écrit une partie de l’histoire du Maroc au prix de son sang. Dans la région Abda-Doukkala, les luttes contre le pouvoir central sont à leur comble. Kharboucha dénonce l’injustice des caïds affiliés au Makhzen en chantant. Cette artiste engagée est à l’origine d’Al Aïta, littéralement le « cri ». Elle y raconte le combat contre l’humiliation, son refus de se soumettre aux lois. Capturée par le caïd Aïssa Ben Omar, elle fut torturée et enterrée vivante. Mais  le Caïd n’a jamais réussi à éteindre sa voix. D’ailleurs, ces quelques vers en sont témoins :  

« Soulevons-nous dans une même rébellion/Jusqu’à ce que nous atteignions la maison de Si Qaddur(le gardien du Caïd)/ Soulevons-nous dans une même rébellion/ Jusqu’à ce que nous atteignions bukshur (un puits) ».  

Si Sayyida Al-Horra porte le nom de la liberté ce n’est point un hasard.  Celle qui régna sur Tétouan et sa région pendant trente ans, a vécu une des époques les plus troubles et les plus tourmentées de l’histoire du Maroc. Le pays fut au VX ème siècle la proie à tous les envahisseurs européens (Portugal et Espagne), Ottomans, sans compter les luttes intestines qui déchiraient le pays de l’intérieur. Sayyida Al-Horra ou Hakimat Tétouan était la fille du prince Idrisside Ali Ibn Rashed, prince de la noblesse andalouse immigrée au Maroc après la Reconquista espagnole. Elle fut également l’épouse du sultan de Tétouan, Al Mandari II. A la mort de ce dernier en 1518 elle devient… la chef des pirates ! «Elle fait de Tétouan l’un des sièges clé de son pouvoir politique. Elle y bâtit et prépare des bateaux  (…) Elle donne l’ordre à ses capitaines d’aller le plus loin possible en haute mer, le but étant de contrer les plans des envahisseurs étrangers, de capturer leurs flottilles et de garnir le trésor public de butin et de rançons ».

 

De beaux et de tragiques destins de femmes ont fait le Maroc d’aujourd’hui. Qu’elles aient été souveraines, artistes, célèbres ou totalement méconnues, les femmes n’ont jamais abdiqué.

  

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

Les femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui

Osire Glacier

Tarik editions

70 DH 180 pages


Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’innovation

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’innovation

Auteur : Thomas Loilier ET Albéric Tellier

Thomas Loilier et Albéric Tellier décryptent avec minutie le processus d’innovation pour permettre de s’en emparer.

C’est un « facteur clé de la compétitivité des entreprises ». L’innovation a fait l’objet d’une recommandation de la Commission Européenne à ses Etats membres, leur enjoignant en 2002 de consacrer 3 % de leur PIB à la Recherche et au Développement. L’investissement privé, lui, n’a cessé d’augmenter : en 2011, les mille entreprises mondiales cotées ont investi 603 milliards de dollars en Recherche et Développement, contre 550 en 2010 et 503 en 2009. De nombreux travaux y ont été consacrés. Thomas Loilier et Albéric Tellier, tous deux enseignants à l’Université de Caen Basse-Normandie, le premier spécialisé dans les coopérations innovatrices et le second, dans la stratégie et la gestion de l’innovation et les situations de compétition technologique, font un bilan de l’état des connaissances sur cette question centrale étudiée sous tant d’angles différents. « Gérer l’innovation, c’est admettre la coexistence et parfois l’affrontement de logiques et de rationalités contradictoires qui imposent des arbitrages délicats : un projet innovant est toujours un pari sur l’avenir, un voyage dont l’itinéraire n’est jamais précisément fixé. » Aussi leur approche reflète-t-elle les différentes « tensions paradoxales » qui traversent le processus d’innovation.

 

Un processus collectif et complexe

La première partie, « Comprendre le processus », se penche sur ce qu’est l’innovation. Les auteurs en recensent les différents types ; (innovation de prestation offrant un produit ou un service qui constitue une nouveauté par rapport à l’offre existante, innovation de procédé, comme le remplissage en continu des briques de lait…), les différents degrés (innovation incrémentale, radicale ou de rupture), leur impact au niveau du modèle d’affaires de l’entreprise, le choix que celle-ci doit faire entre la logique d’exploration et celle d’exploitation en termes de gestion des risques financiers mais aussi humains liés à la résistance au changement…. « Le processus d’innovation doit donc être perçu comme un processus global d’activités créatrices technologiques et commerciales ». Puis les auteurs reviennent sur l’histoire et se penchent sur les cycles de développement technologique, en saluant les travaux de l’économiste autrichien Joseph Schumpterer (1883-1950), le « père fondateur de l’économie de l’innovation » qui en a défini les phases : celle de l’expansion et celle de la dépression, où naissent les « grappes d’innovations » qui permettront la relance. Ils rappellent qu’« une technologie ne s’impose que si elle est cohérente avec le milieu qui l’accueille » : « On explique le non développement de la voiture volante par l’extrême complexité à développer un écosystème propice », alors qu’elle a été testée dès 1928 par Henry Ford. Ils brossent un panorama du système technique du XXIe siècle (biotechnologies, nanotechnologies, etc.) et évoquent les compétitions entre technologies. Ils décryptent ensuite les stratégies d’innovation pour se positionner ou bouleverser un marché (stratégie du premier sur le marché, du suivi de leader ou du « moi aussi »), leurs rythmes, la complexité de la relation entre innovation et ressources, à travers les tensions sécurité/compétitivité, gestion/transformation, émancipation/programmation, ainsi que la théorie de l’ambidextrie, qui plutôt que de choisir entre exploration et exploitation, préfère l’innovation en continu. Enfin les auteurs se penchent sur la diffusion et la protection de l’innovation. Ils regrettent le peu d’intérêt de la littérature pour les mécanismes de diffusion, qui pourtant permettraient « d’identifier et de déployer les actions propices à son développement commercial ». Ils étudient les avantages et les critiques faites à la diffusion par contagion et à celle par intéressement et rappellent les principes de la propriété industrielle, l’intérêt et les limites du brevet. Ils insistent sur la nécessité de savoir « trouver le bon niveau de protection » et évoquent les logiciels open-source.

Dans une seconde partie, Thomas Loilier et Albéric Tellier abordent les aspects plus concrets du pilotage du processus d’innovation. La Recherche et Développement, rappellent-ils, ne concerne que très rarement, dans les entreprises, la recherche fondamentale, qui relève surtout du public : il s’agit principalement de « recherche appliquée qui peut se définir comme une recherche scientifique entreprise dans le but de résoudre des problèmes spécifiques d’usage pratique ». Ils en présentent les différents modèles, en interne, sur un modèle collaboratif ou ouvert, et en décryptent les conséquences organisationnelles (par fonction, par projet, ou matricielle), les implications en terme de leadership et de propriété industrielle, les modalités contractuelles. Ils se penchent notamment sur la question du crowdsourcing : « Si certains mettent en avant les potentialités énormes de cette mise en relation d’un nombre gigantesque d’individus (en terme de créativité, de résolution de problèmes…) d’autres pointent les logiques de diminution des coûts qui président souvent à la mise en place de ces dispositifs d’intermédiation et les dangers de ces nouvelles formes d’exploitation », notamment le bénévolat des intervenants. Thomas Loilier et Albéric Tellier analysent ensuite comment organiser l’activité d’innovation, avec les mécanismes de hiérarchie, de management, de gestion du temps, etc. Puis ils abordent les apprentissages et les comportements propices à la créativité, en insistant sur l’importance de la vision, de la stratégie et de la pratique, et en évoquant la question de « l’intrapreneuriat ». Enfin ils resituent l’ensemble du processus d’innovation dans un environnement collectif, via des réseaux inter-organisationnels, des écosystèmes et des territoires conçus et organisés pour favoriser l’innovation. Et ils ne manquent pas de souligner le rôle de l’Etat, y compris dans le cas de la Silicon Valley.

La deuxième édition revue et augmentée de ce livre publié en 1999 est une mine d’informations, avec ses nombreux exemples concrets, présentés dans des encadrés qui retracent l’aventure du Post-it, de la Cracotte, de la Honda NSX, d’Apple ou encore du café en dosettes. Mine d’informations aussi à travers ses 33 pages de bibliographie. Elle sera d’une grande utilité aux chefs d’entreprises, ingénieurs en Recherche et Développement, chefs de projets, etc., ainsi qu’aux chercheurs au carrefour de différentes disciplines : management, marketing, sciences, sociologie et psychologie. Une référence.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Gestion de l’innovation, comprendre le processus d’innovation pour le piloter

Thomas Loilier et Albéric Tellier

Editions EMS, Les essentiels de la gestion, 528 p., 39 €

 

Le sens du travail

Le sens du travail

Auteur : Hubert Landier, Bernard Merck

Hubert Landier et Bernard Merck plaident contre une pensée de la relation travailleur-entreprise fondée sur le mode de la compensation et en proposent une approche beaucoup plus globale.

Le travail, c’est bien connu, est une torture, comme l’indiquent l’étymologie et l’histoire des revendications adressées à l’entreprise pour augmenter la rémunération des travailleurs et diminuer la durée légale. Dans cette même veine s’est inscrite, dès les années 1980, la notion de « bien-être au travail », qui a conduit, avec le « management humaniste », à revendiquer de meilleures conditions de travail, prévenir les risques psychosociaux et dénoncer les discriminations (raciales, de genre, contre les minorités sexuelles, etc.).

Mais, pour Hubert Landier et Bernard Merck, tous deux vice-présidents de l’Institut international de l’audit social, cette approche ne suffit plus aujourd’hui à fonder la politique sociale de l’entreprise. Car le monde a changé : finie l’avance technologique de l’Occident sur le reste du monde, fini « l’optimisme » hérité des Trente Glorieuses pour qui « la croissance économique […] et avec elle, l’augmentation régulière du pouvoir d’achat, constituait la mesure dominante du progrès social ».

Il est donc nécessaire de « repenser nos instruments de compréhension du monde » pour « proposer aux interlocuteurs sociaux des critères et une technique d’appréciation de la contribution de l’entreprise au mieux-vivre des salariés qu’elle emploie ». Les notions de développement humain et de mieux-vivre sont au cœur de leur réflexion.

Les auteurs s’en prennent en effet au fétichisme du PIB, construction statistique élaborée dans le contexte de l’après Seconde Guerre mondiale, qui aboutit à assimiler l’augmentation de la production marchande à un mieux-vivre de la population. D’où le « dérapage » faisant du taux de croissance « un objet d’espérance, un objectif à poursuivre, une « ardente obligation » et une mesure de l’efficacité de l’action menée par les pouvoirs publics. L’on n’est plus sur le registre du rationnel, mais sur celui du sacré. L’on pense à l’ancienne Chine où la prospérité était le signe que l’empereur avait la faveur du Ciel ».

Or ce taux ne mesure pas les externalités négatives : « une augmentation du pouvoir d’achat peut, dans la réalité, dissimuler une diminution des agréments de la vie et un taux de croissance, même élevé, peut dissimuler une baisse certaine des conditions de vie ». Les auteurs dénoncent cette « illusion économique » basée sur les « chiffres incantatoires dont use le marketing politique » et rappellent que « ce n’est pas la politique qui doit être au service de l’économie, mais bien l’économie qui doit servir la vision politique sur laquelle se fonde la recherche de l’intérêt général ». Ils s’inscrivent dans la lignée des travaux de Bertrand de Jouvenel, un des premiers à avoir « mis l’accent sur l’absence d’une prise en compte des dégâts causés à l’environnement », de l’économiste indien Amartya Sen qui a conçu l’indice de développement humain développé en 1990 par le PNUD, et de l’initiative du mieux-vivre de l’OCDE en 2011, qui a conduit à la création d’un Better Life Index. Pour eux, l’hédonisme situant le bonheur dans la consommation n’est qu’« une option morale parmi d’autres ». Du reste, il ne convient pas à l’entreprise puisqu’il vise le confort et non l’effort lié intrinsèquement au travail. Il faut donc accorder plus d’importance à trois autres axes : l’équilibre entre les activités humaines et le monde naturel, le respect des diversités, et l’autonomie de la personne.

 

Pour un leadership humaniste

Hubert Landier et Bernard Merck s’interrogent sur la contribution de l’entreprise à ce développement humain et à ce mieux-vivre et cherchent comment mesurer la performance pour que les indicateurs de développement humain servent à mettre en place une politique RH plus efficace. Il est délicat, en effet, de déterminer la « météorologie sociale ». Les sondages et les audits peuvent mesurer le degré de cohésion du corps social, la perception du comportement de l’encadrement, des méthodes de management, du comportement de la direction, des relations collectives de travail, de l’avenir et de l’environnement de l’entreprise. Mais il ne faut pas confondre bonheur et bien-être au travail. Les auteurs s’appuient sur l’analyse de Richard Layard, professeur au London School of Economics et auteur du Prix du bonheur (Armand Colin, 2007), qui identifie plusieurs dimensions contribuant à l’évaluation d’un « bonheur national brut » : la situation financière, les relations familiales, le travail, les groupes et les amis, la santé, la liberté individuelle et les valeurs personnelles. Mais dans l’entreprise, comment mesurer ces composantes ? La « comptabilité universelle » est pour eux une illusion dangereuse car « en élargissant la sphère économique à tous les aspects de la vie, en prétendant lui conférer un caractère universel, [elle] supprime l’autonomie de choix des individus, et donc leur liberté en imposant un système financier de valeur unique ». De plus, l’entreprise n’a pas à se substituer à l’Etat providence qui « n’est plus en mesure, financièrement, de tenir ses promesses ». Les évolutions du travail, dans un monde en réseau et de plus en plus immatériel, invitent par ailleurs à repenser « le contrat juridique et moral entre le travailleur et l’institution qui fait appel à ses services » : les auteurs n’excluent pas (sans d’ailleurs s’en émouvoir) que le contrat salaire versé pour une durée de travail convenue, assortie de garanties de conditions de travail et de prévoyance sociale et de sécurité de l’emploi évolue en s’inspirant « du droit commercial plus que du droit du travail. » Dans ces conditions, comment faire en sorte que les gratifications immatérielles à proposer correspondent aux attentes ? Et quelles en sont les limites ? « Est-ce à l’entreprise de mettre à disposition des salariés des conseillés matrimoniaux ? » Comment promouvoir des dimensions du bonheur aujourd’hui négligées et « comment, par une politique sociale unique, répondre à la diversité des préoccupations personnelles ? » Hubert Landier et Bernard Merck plaident pour une meilleure articulation avec les autres champs d’épanouissement personnel (santé, famille, sociabilité, valeurs). Pour réhabiliter le sens du travail. Stimulant.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Travail et développement humain : les indicateurs de développement humain appliqués à l’entreprise

Hubert Landier et Bernard Merck

Editions EMS, collection Questions de société, 138 p., 14,50 €


Réinventer le rapport pour dire « nous »

Réinventer le rapport pour dire « nous »

Auteur : Jean-Luc Nancy

Frédéric Neyrat, philosophe spécialiste de biopolitique, s’intéresse à la pensée politique de Jean-Luc Nancy, qui remet le commun au cœur de l’existant.

Lecteur de Derrida, Althusser ou encore Deleuze, le philosophe français Jean-Luc Nancy a construit, dans son œuvre prolixe, une pensée remettant en cause la systématicité moderne, notamment « la destruction du monde que génère l’économie du capital ». C’est cet aspect profondément politique qu’explique Frédéric Neyrat, qui, lui, s’intéresse à la biopolitique, c’est-à-dire à la manière dont le pouvoir façonne la vie des gens.

Dans ce petit livre, qui intéressera les passionnés de philosophie aguerris à une certaine aridité conceptuelle, la question de fond est « comment est-il encore possible de dire « nous » ? » Pour Jean-Luc Nancy, la solution est ce que Frédéric Neyrat appelle un « communisme existentiel » : il considère en effet le communisme comme la « « vérité » de la démocratie ». Il ne s’agit pas du communisme au sens politique, tel qu’expérimenté dans l’histoire, mais dans un sens ontologique. Jean-Luc Nancy a une conception inédite de l’existentialisme : un « existentialisme radicalisé ». Pour lui, il n’est pas de transcendance qui ne soit celle de « l’être-au-monde de tous les existants, la transcendance de l’exister lui-même ». Adhérant à la pensée de Lucrèce et à sa théorie du clinamen permettant la rencontre des atomes, le philosophe va plus loin. Il pense qu’« il n’y a pas d’abord un existant, puis des relations entre cet existant et les autres, il y a formation d’existence par et dans les relations avec les autres ». La communauté et le partage sont donc premiers. « Une pensée de l’existence, de l’ex et de l’ex-position, ne peut que refuser l’idée selon laquelle tout resterait à l’intérieur. Au contraire, tout commence par la position originaire d’un au-dehors ». Que l’être humain se croie intouchable et puisse « détruire un monde auquel, en définitive, il croit ne pas appartenir » est donc inadmissible. Ainsi, « les existences comme telles ne sont pas des atomes, des individus clos sur eux-mêmes, elles sont originairement en rapport », explique Frédéric Neyrat, qui se propose d’étudier « ce communisme en matière d’être, ses racines et ses implications politiques ».

 

Les dangers de l’archi-économie

Il s’agit en effet de repenser le lien social, pour « lutter contre tout individualisme, tout ce qui tend à fermer absolument les existences sur elles-mêmes ». Pour Jean-Luc Nancy, « l’interconnexion généralisée de tout avec tout peut conduire au pire, aux épidémies comme aux crises financières systémiques ». Sa préférence va au concept de « rapport », car ce qu’il refuse, c’est surtout l’équivalence de tout avec tout, « l’aplatissement de toutes les différences » dans une « struction » qui n’est qu’une juxtaposition dépourvue de sens. Or, explique Frédéric Neyrat, « collaborer à la juxtaposition, c’est considérer que tout ce qui est peut être défini sur un même plan, horizontalement, à la manière d’objets qu’on pourrait accumuler selon le modèle d’une liste : un ours blanc, une centrale nucléaire, un sans-papier, un téléphone portable… Dans une telle perspective, tout devient plat, objet, équivalent ». Il faut au contraire penser l’écart, laisser place au « jeu – dans tous les sens du terme » au cœur de ce qu’on croyait immuable et coupé de toute altérité. La pensée de Jean-Luc Nancy repose sur cette place accordée à l’hétérogène. Pour lui, « chaque être est « singulier pluriel », soi et plus que soi », car « toute existence est co-existence ». C’est cette pensée de l’hétérogénéité qui permet d’établir le rapport et qui rend possible la formulation d’un « nous » qui fasse droit aux singularités sans les rendre équivalentes.

En posant la question de l’être-en-commun, c’est en fin de compte au capitalisme que s’oppose Jean-Luc Nancy, plus précisément «  à l’équivalence des particularités que génère le capitalisme ». Car le capitalisme impose une « archi-économie », il repose sur « la valorisation de ce qui est déclaré substituable »Il « réduit la singularité à la particularité et la circulation ontologique de l’être et du sens aux transactions marchandes »Il constitue donc un danger, par la « diffusion totalitaire » dans tout le corps social de sa pensée faisant que « tout devenait économique ». Dans son essai sur L’équivalence des catastrophes (Après Fukushima) (éd. Galilée, 2012), Jean-Luc Nancy met à jour les dangers de cette archi-économie et approfondit la pensée de Marx : « Marx, en formalisant la question de l’équivalent monétaire, énonçait en fait « plus que le principe de l’échange marchand », il découvrait que la valeur de nos sociétés est l’équivalence », explique Frédéric Neyrat. Or, si tout est équivalent, la démocratie se réduit à « la gestion impuissante de la struction ».

Pour contrer cette équivalence, le philosophe rappelle la pensée humaniste d’Erasme, pour qui « L’homme ne naît pas homme, il le devient ». Il propose de « ne plus penser la liberté comme fondement de substitution » mais de « d’abord l’envisager comme un fait ». Jean-Luc Nancy cherche à revivifier le concept de démocratie en pensant une « « démocratie nietzschéenne » qui nous rendrait à nouveau capable de dire « nous » ». L’étape fondatrice, indispensable, pour ce faire est donc de repenser le rapport, en « laissant une place à l’inéquivalence ». L’objectif n’est pas de « refonder une hiérarchie, mais une égalité ouverte sur et par l’incommensurable », sur un « communisme de l’inéquivalence ». Pour Jean-Luc Nancy, « démocratie est le nom de ce qui nous oblige à penser ensemble le dis(sensus) et le con(sensus). Démocratie nous oblige à penser le dis – la distance, l’écart – de façon ontologique avant de le penser en terme politique ». Grand lecteur de Rousseau, pour lui, « le contrat social est anthropologique avant que d’être politique », il a en vue « bien plus une civilisation, une manière d’envisager l’homme en commun, qu’une politique ». Et c’est cette réflexion en profondeur qui permet de refonder une politique sans tomber dans le danger inverse que serait le fait de « mettre en forme une archi-politique de l’identité ».

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Le communisme existentiel de Jean-Luc Nancy

Frédéric Neyrat

Éd. Lignes, collection Fins de la philosophie, 80 p., 13 €


Un livre qui évite « les questions délicates »

Un livre qui évite « les questions délicates »

Auteur : Philippe d’Iribarne

L’Islam est-il démocratique ? On ne cesse aujourd’hui de poser cette question en occident ? Philippe d’Iribarne tente maladroitement d’y répondre, sans avoir la maîtrise du sujet  et sans approfondir ses recherches.

L’Islam est-il compatible avec la démocratie ?  se demande l’auteur de ce livre qui part du postulat : L’Islam ne laisse pas de place à l’incertitude, au doute, c’est la religion de l’absolu ce qui semble freiner la mécanique démocratique.  Pour des raisons qu’on ignore, l’auteur adopte, une position extrémiste dès les premières pages pour définir l’Islam.  Voici ce qu’on peut y lire : « La seule attitude sensée est de se soumettre. Nul ne peut douter, poser des questions, s’il n’est de mauvaise foi. Ne peuvent résister que ceux qui sont orgueilleux, pervers, insensés, ennemis de la raison, sont animés de noirs sentiments…. ».  Ces mots, nous les entendons, certes, mais dans la bouche de fanatiques musulmans. Comment le sociologue peut-il baser son argumentaire sur ces aprioris pour avancer sa thèse ?  Sur quels exégètes s’est-il appuyé pour dire cela ? Celles Ibn Ishâq, d’Al-Tabarî ou encore d’Ibn Sa’d ? Aucun d’entre eux bien évidemment ! Et il ne cite pas de référence non plus. Ce sont ses propres conclusions !

Les références sont pourtant nombreuses et sans même aller chercher très loin dans l’histoire, on peut revenir sur les travaux de réformistes tels Taha Hussein, Mohamed Iqbal ,Mohamed Abdou ou plus récemment les Mahmoud Hussein. Le sociologue  évoque furtivement Mohamed Arkoun et survole ses recherches les sortant souvent de leur contexte.  

Un peu plus loin, il nous explique qu’« on n’observe pas de divergences entre sourates (en particulier entre celles de la Mecque et celles de Médine). Il n’est donc pas utile d’aborder la question délicate, et qui suscite des débats infinis des versets réputés abrogeants ou abrogés », affirme-t-il. En évitant ces interrogations justement, l’essayiste esquive la réelle question- qui d’ailleurs- met en danger sa thèse.

Les versets abrogés et abrogeants prouvent justement le caractère évolutif du Coran. En vingt ans de révélation, le Livre sacré s’était accommodé de changement de situations. Des versets entiers ont été abrogés et remplacés par d’autres. Cette « délicate question » prouve justement que la charia telle qu’on la conçoit aujourd’hui n’a pas lieu d’être parce que le monde a changé. Le coran peut donc évoluer selon le temps, le contexte et les situations que nous vivons et c’est une preuve que son message peut s’accommoder de  notre vie moderne et donc de la démocratie.

Et puis autre chose. Contrairement à ce qu’avance l’auteur, les versets dits mecquois et les versets médinois sont tout à fait différents. Les sourates mecquoises se rapportent toutes à la nature du divin  et à sa relation avec l’humain. C’est-à-dire, tout ce qui relève de la métaphysique. Et c’est cet aspect qui demeure immuable. En revanche, les versets médinois ont trait aux relations entre les hommes et régissent leurs rapports sociaux et toute cette partie peut évoluer. En clair, c’est là que la démocratie peut s’épanouir.

Il est regrettable qu’Iribarne n’ait pas creusé ces deux aspects qui sont, d’ailleurs le point de départ de tous les clivages. C’est de là qu’est née la problématique du coran créée ou incréée. Question cruciale qui a opposé les rationalistes (Mu’tazilites) aux traditionnalistes (Hanbalites).  Ces derniers sont décrits par l’auteur comme les victimes de Mu’tazilites, alors que nous sommes aujourd’hui les victimes d’Ibn Hanbal. N’est-ce pas sa thèse littéraliste qui a fermé toutes les issues de la rationalité au débat ? La thèse traditionnaliste qui réfute toute réflexion sinon l’application des préceptes sans aucune distinction a prévalu jusqu’à nos jours, grâce à ceux qui ont suivi sa route tels, Ibn Taymiyya  (XIVe siècle) ou encore au tristement célèbre Ahmad ibn ‘Abd al-Wahab (auquel on attribue la paternité du  whabisme). Pourquoi en citant Ibn Hanbal, l’auteur n’explique pas au lecteur sa doctrine ?

De toute évidence, le sujet mérite bien plus de réflexion, davantage de référence et de profondeur surtout dans le contexte actuel où tous les amalgames sont possibles.

Il y a souvent confusion entre Islam et interprétation de l’Islam. L’auteure évite de rentrer dans les divisions religieuses et pourtant, on ne peut comprendre la violence et l’absence de débat aujourd’hui sans se référer à l’histoire et sans parler des différents mouvements religieux.

 

Une thèse qui réfute le doute

Dans sa thèse sur l’Islam, c’est l’auteur qui, malheureusement, refuse d’intégrer le doute dans ses propos. Le texte coranique a traversé les siècles et a été l’objet de tant de réflexions, de méditations et de commentaires de tous genres, scientifiques tout autant que philosophiques ou théologiques, et on ne peut parler de l’Islam, aujourd’hui, sans traverser toutes ces étapes et sans s’y arrêter longuement pour essayer d’en déceler le sens. L’Islam devant la démocratie, est un  livre émaillé d’amalgames de propos hors contextes et d’omissions.

Dans son chapitre, Un monde de preuves, l’auteur dit que « le Coran est la manifestation éminente de cette Vérité venue de leur Seigneur »  et poursuit  « cette vérité est de l’ordre du démontable ». Le mot vérité à été traduit par Jacques Berque par  « le Vrai », chez les soufis ce mot est compris dans le sens du  « Juste ».

L’auteur s’arrête au sens littéral pour étayer sa thèse et s’embarque, du coup,  dans une argumentation erronée. Dans son dernier chapitre où il compare la religion chrétienne et la religion musulmane, il nous offre des  « morceaux choisis » de la tolérance chrétienne qu’il oppose à d’autres morceaux aussi bien choisis de l’intolérance musulmane. En évoquant le prophète Mohammed, il évite de parler, par exemple, du principe de la Choura en Islam. Cette forme de « démocratie » qui consiste à consulter ses compagnons avant de prendre des décisions…Tout cela est à méditer, bien sûr,  mais encore faut-il le vouloir…

 

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah  

 

L’Islam devant la démocratie

Philippe d’Iribarne

183 pages

16,90 euros

 


 Le petit-bourgeois est l’homo oeconomicus capitalisticus

Le petit-bourgeois est l’homo oeconomicus capitalisticus

Auteur : Alain Accardo

Pour Alain Accardo, rompre avec le mode de vie petit-bourgeois est le seul moyen de combattre l’hégémonie du capitalisme.

Décidément, s’indigne le sociologue Alain Accardo, le « prolo » n’est plus ce qu’il était ! Fini « le temps des prolétaires « purs et durs » », l’heure est aux « prolétaires à temps partiel ». Car ce n’est plus le prolétariat qui doit être « le vecteur potentiel du changement social », mais la petite-bourgeoisie. Quand prime la logique économique, quand « la morale de la modernité est une éthique entrepreneuriale qui se résume à une triple règle aussi catégorique que l’impératif kantien ; quoi qu’on entreprenne il faut : a) réussir ; b) dans le plus court terme ; c) au moindre coût », il se produit une « moyennisation de la société » : l’influence des classes moyennes grandit et leur mode de vie consumériste devient la norme. Or, la soif de consommation du petit-bourgeois étant limitée par ses moyens, celui-ci n’est qu’« une caricature de bourgeois, condamnée à la simagrée et au simulacre perpétuels ». « Exister socialement, c’est être vu, ironise l’auteur. Nos classes moyennes se sont procuré des moyens nouveaux de se donner en spectacle et de s’imposer à l’attention d’autrui. Des moyens d’une telle puissance qu’en comparaison les gesticulations et les pitreries voyantes de Monsieur Jourdain et de ses moniteurs pourraient passer pour un modèle de discrétion et de retenue ». Cette « comédie de la grandeur » conditionne les classes moyennes à « confondre l’être avec l’apparence de l’avoir ». Leur éthique ? une « soif inextinguible de jouissance immédiate, sans fin et sans frein », une épargne, non pour les coups durs mais « pour s’enrichir », des « comportements du type après-moi-le-déluge » sous couvert de libertarisme et un activisme humanitaire pour compenser « l’abandon du projet politique de transformation des rapports sociaux ». Ces consommateurs infantilisés et aux liens de solidarité restreints sont, « pour le capitalisme, la meilleure population, la plus réceptive, la plus docile et la plus enthousiaste ».

 

Dialectique du dedans et du dehors

Alain Accardo s’interroge depuis longtemps sur l’échec de la lutte anticapitaliste. Celle-ci, postulant la séparation entre travailleurs et propriétaires des moyens de production, imputant l’indifférence des exploités à la « méconnaissance de leurs véritables intérêts de classe »,  et sans théorie de la subjectivité individuelle, a commis une « erreur objectiviste ». Les travaux de Pierre Bourdieu, notamment Les Héritiers et La Distinction, ont fait prendre conscience au sociologue militant qu’« un même univers social existe toujours sous deux formes conjointes », des « structures objectives de distribution de différentes espèces de capitaux » et des « structures subjectives de personnalité au-dedans », toutes deux homologues, car un système social « façonne les diverses variantes de celui qui peut contribuer à son fonctionnement et à sa reproduction. » Alain Accardo réalise donc que « le système objectif dans lequel nous vivions vivait aussi en nous, sous forme d’un homo oeconomicus capitalisticus toujours davantage enraciné dans toutes les dimensions de notre subjectivité ». Si le capitalisme a tant de succès, c’est qu’il repose sur une adhésion volontaire, sur le mode de « l’inconscient social ».

L’analyse d’Alain Accardo se double d’un violent réquisitoire contre les classes politiques des démocraties occidentales, surtout contre la gauche social-démocrate et réformiste, « convaincues que l’économie libérale est la source de la prospérité généralisée », « contresens fondamental » qui occulte l’histoire des résistances du capitalisme à une plus juste répartition des richesses. Il déplore la réduction à peau de chagrin de l’autonomie du champ politique : « Les étiquettes traditionnelles de « gauche » et « droite » ne servent plus qu’à désigner, sur l’échiquier politique, des différences dans l’évaluation et le rythme des concessions qu’il convient d’opérer, en matière de politique sociale, pour éviter que la contestation de l’ordre établi n’atteigne un seuil critique risquant de compromettre son bon fonctionnement et sa reproduction ». Or, « à quoi bon faire de la politique si la seule politique possible est de gérer l’ordre économique imposé par les puissances de l’argent ? » Alain Accardo dénonce la « propagande » du capitalisme, tolérant une certaine contestation qui « constitue la part fonctionnelle de dissensus dont le régime a besoin pour s’affirmer démocratique », tout en veillant à ce que ses fondements restent « hors du champ de la discussion légitime ». Il décrypte le rôle de l’école dans la reproduction de ce système : si un gouvernement ordonnait aux enseignants « de s’arranger pour que l’échec scolaire frappe massivement, tout au long du cursus, les enfants des classes populaires – de sorte qu’au niveau des formations et des filières les plus prestigieuses on ne trouve qu’un pourcentage infime de ces enfants, véritables miraculés de la sélection par l’échec –, ils crieraient au scandale, au crime contre l’esprit et s’insurgeraient contre de telles instructions. Et pourtant c’est exactement ce qui se passe dans la réalité ». Idem dans le domaine de l’information : « De nos jours, on ne traînerait probablement plus Galilée en justice. Mais on continue à instruire en toute occasion le procès truqué de tous ceux qui, de Marx à Bourdieu, ont dénoncé les mensonges et les illusions de nos sociétés de classes. » Et de dénoncer le fait que la majorité est reléguée dans un quasi analphabétisme en matière d’analyse historique et sociale et privée des instruments de pensée utiles à une démarche critique.

Ainsi, rompre avec le capitalisme ne saurait se faire sur le seul plan politique et collectif : cela passe aussi par une rupture individuelle avec le mode de vie petit-bourgeois. Seule cette « critique des mœurs » permettra au peuple de cesser de rêver au mode de vie de la middle class américaine, de recouvrer sa souveraineté et de renouer avec cette « pierre de touche de tout humanisme véritable » qu’est la lutte pour éradiquer les inégalités. Cela commence par un travail sur soi pour échapper à la « dictature du marché ». Et cela permettrait d’éviter d’attendre « on ne sait quel « Grand Soir » ».

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Le petit-bourgeois gentilhomme, sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

Alain Accardo

Agone, Contre-feux, 160 p., 13 €


Lorsque l’économie deviendra collaborative

Lorsque l’économie deviendra collaborative

Auteur : Jeremy Rifkin

Wall Street s’effondre, les énergies fossiles s’épuisent, l’économie mondiale s’écroule… Allons-nous tout droit vers la catastrophe ?

Absolument pas si on veut bien écouter un économiste visionnaire qui s’appelle Jeremy Rifkin.

Il est grand temps, selon Jeremy Rifkin, économiste, Professeur à la Wharton school de Pennsylvanie, Conseiller des chefs d’Etat et de gouvernements, de passer à… la troisième révolution industrielle ! L’ère post carbone rend son dernier souffle, et toute l’industrie et les infrastructures qui vont avec vont disparaître. Les entreprises de la deuxième ère industrielle ont suivi le modèle centralisé et élitiste des énergies fossiles et c’est justement ce qui menace, également leur survie.

L’auteur de dix-huit best sellers, nous propose un livre optimiste tout en partant d’un bilan totalement catastrophique : Le chômage qui augmente dans le monde entier, les Etats, les entreprises et les individus surendettés et un système économique à perte de vitesse. Mais quelles solutions peut-on apporter dans un tel désastre ?

«Au cours de mes investigations, explique l’auteur, j’ai fini par  comprendre que les grandes révolutions économiques de l’histoire se produisent quand de nouvelles technologies des communications convergent avec des nouveaux systèmes d’énergie ». L’idée centrale de ce livre est que nous allons tous pouvoir produire de l’énergie verte, à partir de notre maison, de notre bureau et les partager à grande échelle sur un « Internet de l’énergie » exactement comme «nous créons et partageons aujourd’hui l’information en ligne » ! L’auteur annonce la venue d’une ère nouvelle : L’ère coopérative qui va remplacer l’ère industrielle que nous vivons. 

Ce nouveau système s’appuie sur les énergies renouvelables et se nourrit des éléments de la nature : « le soleil, le vent, l’hydro énergie, la chaleur géothermique, les vagues et les marées des océans ». Rifkin va encore plus loin et propose de stocker ces énergies en développant la technologie de l’hydrogène.

L’ère coopérative qui va chambouler nos vies devrait arriver à son point culminant en 2050. Nous dirons alors adieu à l’autorité hiérarchique, au diktat du capital financier, à la discipline et au travail acharné… Cela paraît impensable ! Mais l’ère coopérative « privilégie le jeu créatif, l’interactivité pair à pair, la capital social, la participation à des communaux ouverts et l’accès à des réseaux mondiaux ». Ainsi nous vivrons un temps où la technologie intelligente impactera l’économie mondiale.  Cela s’accompagnera dans un premier temps de perte massive d’emplois annonçant la fin du salariat de masse. « Le XXIème siècle sera celui des petites équipes ultraspécialisées et ultracompétentes qui  programment et surveillent des systèmes technologiques intelligents ».  

Il faudra donc d’ores et déjà se préparer à cette nouvelle économie , l’Allemagne en est déjà pionnière !

 

Une nouvelle ère d’emploi

Dans le monde du travail que nous connaissons aujourd’hui nous sommes assujettis à quatre sources génératrices d’emploi : Le marché, L’Etat, l’économie informelle et la société civile. (Par société civile il faut entendre : les associations à but non lucratif, les ONG…)

La nouvelle révolution industrielle va induire des sabrages dans les emplois comme cela s’est passé lorsque l’homme est passé du travail agricole au travail industriel. « La société civile va probablement  devenir une source d’emplois aussi importante que le marché au milieu du siècle. Pour une raison évidente : le capital social se crée par l’interactivité humaine, tandis que le capital du marché se créera de plus en plus par la technologie intelligente ».  

Cela paraît démentiel et pourtant pour peu que l’on se penche sur les chiffres nous décèlerons déjà les prémices de cette prophétie. Selon une étude menée en 2010* et qui concerne huit pays (Etats-Unis, France, Canada, Japon, Australie, République tchèque, Belgique, Nouvelle Zélande), on découvre une chose absolument bouleversante : La société civile ou le tiers secteur  représente en moyenne 5% du PIB. « Cela signifie qu’aujourd’hui, dans ces pays, le secteur à but non lucratif contribue davantage au PIB que les compagnies d’électricité, du gaz et de l’eau ! Qu’on le croit ou non, il contribue autant que le bâtiment (5,1%) et presque autant que les banques, compagnies d’assurances et services financiers (5,6%) ».

Des chiffres surprenants, qui nous invitent à considérer autrement ces emplois.

S’affranchir du pouvoir hiérarchique pour un système latéral et collaboratif est déjà en route. Les exemples se multiplient dans le monde. Nous vivons des initiatives aux quatre coins de la planète qui convergent grâce à la puissance Internet. Ce qui permet des partages à très grande échelle. C’est le cas de Wikipédia et  la communauté Linux pour ne citer que ceux là. Le système mis en place par Linux « se compose de milliers de programmateurs qui, en coopérant entre eux, consacrent leurs temps et leurs compétences à corriger et améliorer le code logiciel utilisé par des millions de personnes. Toutes les modifications, mises à jour et améliorations qu’ils apportent au code sont dans le domaine public, mises gratuitement à disposition de tous les participants au réseau Linux ».  Cette riche initiative a d’ailleurs attiré de nombreuses autres entreprises mondiales tels les géants Google, IBM et bien d’autres encore.

L’ère post Carbone  est bel et bien derrière nous. Nous allons produire tout ce dont nous aurons besoin à la maison !  L’imprimante 3D arrive à grands pas. Elle nous permettra de  créer chez nous, tous les objets dont nous avons besoin au lieu d’aller les acheter.  Non, ce n’est absolument pas de la science fiction mais la réalité de demain.

En tout cas, un livre passionnant, foisonnant d’idées dont il est difficile de rendre compte !

 

* Etude menée par le Johns Hopkins Center for civil Society Studies.

La troisième révolution industrielle.

Jeremy Rifkin.

Les liens qui libèrent / 413 pages. 280 DH

 

Par : Amira-Géhanne Khalfallah

 

Nahda 2.0

Nahda 2.0

Auteur : Yves Gonzalez-Quijano

En octobre 2012, Yves Gonzalez-Quijano s’interrogeait sur la portée de l’arabisation du Web et, au-delà des révolutions, sur le projet collectif des Arabes.

Non, le monde arabe n’était pas « un désert numérique ». Non, le Printemps arabe n’est pas le produit d’une génération spontanée. Traducteur, professeur de littérature arabe contemporaine et spécialiste du champ intellectuel en Egypte, Yves Gonzalez-Quijano rappelle combien les nouvelles technologies de l’information ont enthousiasmé cette jeunesse frustrée par « la médiocrité du destin qui l’attendait » et leur ont permis d’élaborer de nouvelles cultures et identités numériques. Il retrace l’historique du Web arabe depuis vingt ans, l’histoire d’une progression fulgurante, aboutissant à de nombreux prix, dont le Nobel de la Paix pour la journaliste yéménite Tawakkol Karman : la langue arabe est désormais à la 7e place mondiale, devant le français, après une explosion de son nombre d’usagers (2 500 % entre 2000 et 2011) ; croissance record sur les réseaux sociaux, avec 175 % par an sur Facebook (le double de la moyenne mondiale) et 200 % pour sa version arabisée (contre 45 % pour la version anglaise), créant une population de 15 millions d’« amis », soit un million de plus que le nombre total d’exemplaires vendus par l’ensemble des quotidiens arabes toutes langues confondues. Au Maroc, où la hausse est de 300 % sur les 3 dernières années, avec une personne inscrite sur dix, dont 40 % de femmes et 80 % de moins de 30 ans, Internet est la première distraction préférée de 95 % pour la jeunesse urbaine. Aujourd’hui, le Web 2.0 « n’est plus [l’expérience] d’une minorité privilégiée, à savoir les milieux occidentalisés les plus favorisés des grandes villes modernes, mais bien celle de la majorité ». Au point de devenir une cible très courtisée par les grandes sociétés du Web : l’arabisation des interfaces et des programmes, de plus en plus rapide, n’est plus le fait des seuls développeurs arabes. A l’enjeu économique s’ajoute l’enjeu politique : Facebook a veillé, en mars 2009, à lancer la version arabisée en même temps que la version hébraïsée, « pour ne pas être accusé de favoriser l’une ou l’autre langue ». Enfin, l’auteur relate le passage du monde arabe à la « cyberpolitique », avec l’appropriation du champ politique par les activistes du Web et l’évolution de la répression, passant de l’emprisonnement à la cyber-riposte, comme la tentative de piratage des comptes des Fassabika (Facebookers) tunisiens par les services de Ben Ali à la veille de sa chute – que l’avenir de la révolution du Jasmin ait dépendu d’une entreprise privée (qui de surcroît aurait dû sa réouverture en Tunisie à l’intervention personnelle du même dictateur) fait froid dans le dos.

Dans ce petit livre dense, qui raconte autant qu’il décrypte, au point qu’on y perd parfois le fil directeur, Yves Gonzalez-Quijano analyse les raisons de la longue cécité quant à un phénomène aussi important, évoque « les risques d’une « lecture « orientaliste » des soulèvements arabes » mettant en avant ces jeunes qui « se servent de « nos » logiciels, reprennent nos images et les codes de ces modes qui sont aussi les nôtres […], qui nous ressemblent. Quitte à les inventer s’ils n’existent pas ». Il fait état des arguments des cyberoptimistes et des cyberpessimistes, les premiers arguant des microsolidarités rendues possibles, les seconds s’inquiétant de la dépendance à quelques entreprises américaines, des possibilités d’ingérence voire de déstabilisation, etc. Mais la partie la plus intéressante du livre est celle où l’auteur commente la portée socioculturelle de cette « Wiki-révolution ».

 

Des mondes arabes en conversation

Fort d’une longue réflexion sur le champ de l’édition et des médias, notamment sur l’émergence de la presse en ligne, Yves Gonzalez-Quijano estime que ce Printemps réenclenche le processus de la Nahda. « L’apparition de ce qu’on appelle aujourd’hui le « monde arabe » et qu’aucun atlas n’avait jamais décrit sous ce terme avant cette époque […] n’aurait jamais pu acquérir une telle présence dans l’imaginaire de la région et marquer à ce point l’histoire moderne si elle n’avait pas redoublé, dans l’espace spécifique du politique, une mutation plus large et plus puissante, de l’ordre des transformations sociétales ». Il rappelle l’importance décisive de l’imprimerie à la fin du  XIXe siècle dans la modernisation des sociétés arabes et le développement d’une « manière inédite de se percevoir comme arabe, à la fois au niveau individuel et collectif ». Et de situer l’arabisation du Web et la numérisation du monde arabe en continuité symbolique de ces mutations historiques, même si leur portée n’a rien à voir : « Les acteurs de l’imprimé formaient une corporation de spécialistes peu étoffée, et leur public se limitait à un cercle restreint de lecteurs, alors que les flux numériques concernent de plus en plus aujourd’hui toutes les classes sociales, avec des mots de la langue de tous les jours qu’accompagnent le son et l’image ». Le Web est le dernier avatar permis par le développement socioéconomique, l’urbanisation et l’accès élargi à l’éducation, après l’essor d’une presse transnationale arabe dans les années 1980, des chaînes satellitaires dans les années 1990, puis des blogs et de la presse en ligne autour de l’an 2000, chaque support ayant généré ses formes d’écriture et modifié les rapports entre les membres de la communauté, pour aboutir à la mise en place d’une « société en conversation ». Cette « démocratie internet » est un « nouvel état d’esprit », avec sa culture. Englobant « tout le répertoire des pratiques symboliques, y compris ses formes légitimes traditionnelles » (poésie, littérature, etc.), celle-ci procède, comme au temps de la Nahda, par « revivification et emprunt (ihyâ’ et iqtibâs) ». La masse des usagers et « l’intelligence collective des réseaux » y imposent spontanément une parole vivante et opèrent une « révolution des signes » (les chiffres remplaçant les lettres inexistantes dans le clavier latin) qui n’est pas sans évoquer la Turquie kémaliste. D’où une remise en cause des parlers des classes dirigeantes, l’émergence des revendications d’autres langues, comme l’amazighe, et une interrogation sur les identités nationales. Au final, on parle moins de « monde musulman » ou de « Grand Moyen-Orient », et on dessine de nouveaux contours à un monde arabe qu’on veut plus ouvert, plus fluide, plus collaboratif et plus polyphonique, ouvert aux diasporas et ne s’arrêtant pas aux frontières nationales. En un mot, pluriel. De ce monde en puissance, il reste à en faire une réalité.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Arabités numériques, le printemps du Web arabe

Yves Gonzalez-Quijano

Actes Sud – Sindbad, 147 DH


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