Quand les anciennes colonies perdent la mémoire

Quand les anciennes colonies perdent la mémoire

Auteur : Benjamin Stora

C’est toujours à travers une écriture hybride et fluide que Benjamin Stora nous livre l’Histoire. L’historien-voyageur, entame une série de déplacements en Algérie, Maroc et Viêt Nam de 1995 à 2002 et nous livre une histoire vivante, toujours en mouvement.

Il a choisi ces trois pays qui ont en commun, l’héritage de la colonisation française.

Dans son écriture basculant tour à tour entre intime et images publiques, Benjamin Stora nous donne à lire l’histoire autrement.  

En 1998, le chercheur retourne en Algérie, cette terre qui l’a vu naître. Il y va pour voir et vivre le quotidien des Algériens dans ces années meurtries par le terrorisme. Une guerre complexe, comme toute guerre civile : « Le régime et les islamistes se déplacent sans cesse sur l’échiquier politique, modifiant leurs actions, changeant de programmes, de rôles. Dès lors, à qui se fier ? Et comment s’y reconnaître ? L’invisible de cette guerre vient aussi de son impossible identification à l’un ou l’autre des acteurs qui s’opposent férocement. Et comment trouver cette majorité silencieuse qui résiste au monde truqué qui l’entoure ».

Pourtant, cette Algérie désorientée -qui n’a toujours pas réglée ses comptes avec la colonisation française-  a trouvé son expression dans le cinéma. L’œil de l’historien se fait caméra et tente une rétrospection. Il analyse six films produits entre 1993 et 1998 pour suivre l’évolution du pays et essaye de cerner son histoire. Il commence par L’autre côté de la mer de Dominique Cabrera qui revient sur la guerre de libération 1945-1962 et le met en écho de Sous les pieds des femmes de Rachida Krim. Un film qui fait déplacer les lignes narratives et se réfère à cette première guerre. « Sous les pieds des femmes est à la fois une analyse critique de la guerre d’indépendance algérienne à l’aune de la tragédie contemporaine et un regard sur le statut des femmes dans le monde musulman », analyse l’auteur. On y retrouve aussi Nadir Moknèche  qui, lui, a choisi l’allégorie dans Le harem de Madame Osman (1998) « Nadir Moknèche s’est construit un monde en mélangeant souvenirs, fantasmes et images prélevées du réel. Un monde troué d’absences, celle des hommes partis à la guerre, dans les champs pétroliers ou en France, celle de l’Algérie réelle (le film a été tourné au Maroc), celle des engagements idéologiques, et celle du sang de la guerre ».

Pendant que la guerre tuait en Algérie, le Maroc vivait une transition politique importante.

De 1998 à 2001, Stora s’installe au royaume pour vivre cette période charnière, celle du passage du règne de Hassan II à celui de Mohammed VI. « On voyait apparaître une presse indépendante, animée par de jeunes journalistes, en particulier avec Le Journal et Assahifa. Qui commençaient jusque là à briser les tabous. On y trouvait des enquêtes sur les conditions de la mort de Mehdi Ben Barka en 1965, ou sur les circonstances de coup d’Etat fomenté par Oufkir au début des années 1970. Ces articles audacieux étaient autant de défis lancés à Driss Basri, dont les journaux réclamaient la démission. Donc, avant même la mort de Hassan II, les prémices d’une remise en cause existaient ».

C’est ce Maroc en mouvement que nous retrace Stora dans ce livre.

L’auteur va s’intéresser à la berbérité du pays à travers un personnage clé : Mohamed Chafik. « En écoutant Mohamed Chafik, dit-il, et en suivant son chemin politique, je vois mieux les ruptures et continuités de l’idéologie marocaine… ».

Malgré ses mouvements internes, sa jeunesse en éveil, le Maroc souffre selon l’historien de repli à cause de la fermeture de ses frontières,  avec l’Algérie, avec l’Europe, et à cause  du Polisario au Sud. Cette situation insulaire imprègne le quotidien des Marocains, cela se voit dans « le rapport des Marocains aux grandes familles. Cette véritable aristocratie est très difficile d’accès. Elle se comporte comme si elle possédait un savoir propre ». La surprise fut de taille pour l’historien qui venait souvent au Maroc mais qui a du y vivre pour se méfier du discours qu’on tenait en France « on parlait d’un pays aux larges horizons, carrefour stratégique de plusieurs civilisations, très ouvert au monde, accueillant de nombreux touristes et favorisant les échanges commerciaux comme la circulation des élites. Le contraire, en quelque sorte de l’Algérie, que je connaissais bien mieux. Ce n’est donc pas si vrai que cela… ».  

Comparer l’Algérie et le Maroc, c’est ce qu’il faut  absolument éviter, recommande-t-on à  l’historien !  Pourtant Stora va s’adonner à cet exercice non pas par provocation mais pour rappeler des faits, les liens  irréductibles  entre Algériens et Marocains et cette mémoire commune que l’on a voulu occulter.

Aujourd’hui dans le constantinois, on commémore tous les ans le 20 août « mais les jeunes, déplore-t-il, ne font pas le lien entre ce soulèvement et la déposition par les autorités coloniales françaises du sultan, le futur roi du Maroc, Mohamed V… »

La mémoire se perd, les idéologies ont la peau dure et continuent d’alimenter les conflits.  Pourtant « ce sont les mêmes jeunes que je vois à Alger ou à Casablanca, habillés de la même manière, chantant les mêmes chansons…et voulant partir, les uns comme les autres », compare  l’auteur.

Bien plus loin, le ViêtNam. Ce pays comme l’Algérie et le Maroc a connu les affres de la colonisation française et tout autant qu’eux, il ne se rappelle plus de son histoire. Toutefois, le cas du Viêt Nam demeure différent, cette perte de mémoire provient plutôt d’une guerre qui a duré quarante ans et qui a « « enlevé » beaucoup d’hommes. Ceux de mon âge sont rares. On voit surtout des femmes, de jeunes et des personnes âgées dans les ruelles……et la première question qui me vient est celle-ci : avec un tel trou générationnel, comment se transmet la mémoire, familiale ou étatique, dans ce pays », conclut Stora.  

La mémoire de Hanoi se construit peu à peu dans un imaginaire cinématographique déformant comme Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino, ou Platoon d’Oliver Stone en attendant que les Vietnamiens prennent possession de leur histoire.

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

Voyage en post colonies

Viêt Nam, Algérie, Maroc

Benjamin Stora

Editions Stock / 133 pages

230 DH 


Mobilité socioprofessionnelle en question /Cas des femmes médecins

Mobilité socioprofessionnelle en question /Cas des femmes médecins

Auteur : Cesem (Centre de recherche de HEM)

L’étude  « Mobilité socioprofessionnelle féminine » s’inscrit dans le cadre général d’un programme de recherche du Cesem sur les classes moyennes marocaines. Le secteur de la santé, traditionnellement investi par les femmes, est le premier de cette série. Réalisé dans le cadre d’un partenariat avec L’Onu-femmes au Maroc, il porte sur la mobilité sociale et professionnelle des femmes dans les mondes médicaux, les représentations qu’elles se font de leur métier et de leur carrière, les moments et les valeurs qu’elles ajustent.

Selon l’OMS, il y aurait en 2010 au Maroc 19 250 médecins, dont 10 933 exerçant dans les établissements publics, 8317 dans un établissement privé. 3857 chirurgiens-dentistes, la majorité d’entre eux exerçant dans des cabinets privés (environ 350 exerceraient dans un établissement public, selon les données du Ministère de la Santé en 2009), 8452 pharmaciens, et 27 786 personnes exerçant une profession qualifiée par l’OMS de « paramédicale. Le Maroc compterait aujourd’hui 380 cliniques et établissements hospitaliers privés. Un peu moins de 9000 généralistes et spécialistes exercent en statut privé. 55% des médecins en exercice ont moins de quarante ans.

En 2007, toutes spécialités confondues, le taux de répartition entre hommes et femmes était de 60% pour les hommes, 40% pour les femmes, avec une variation significative entre public et privé. Les femmes sont à cette date, 48% dans le public, tandis qu’elles ne sont que 30% dans le privé ;un discriminant qui donne aux hommes une priorité dans l’accès aux ressources économiques. Une analyse plus fine des spécialités semble  renforcer encore cette hypothèse, notamment dans les domaines les plus lucratifs du secteur privé, telle la chirurgie plastique (dite esthétique), dont les professionnels disent eux-mêmes qu’elle est presque exclusivement masculine.

L’enquête est fondée sur l’exploitation des données cumulables sur des cohortes d’étudiants inscrits dans les deux principales universités de médecine du pays (Rabat et Casablanca). 2382 dossiers ont ainsi été passés au crible depuis l’ouverture des universités jusqu’à aujourd’hui. Dans un second temps, l’enquête a procédé par entretien auprès d’un échantillon de femmes exerçant dans l’ensemble des secteurs et spécialités des mondes médicaux ; recueillant ainsi une soixantaine d’entretiens de type biographique (57 utilisables en totalité), dans la même région urbaine de Rabat-Casablanca. 70% des personnes enquêtées exercent dans le secteur public hospitalier, 30% dans le secteur libéral privé, un tiers en alternance privé-public. Au plan géographique, toutes les praticiennes interrogées exercent dans les régions urbaines de Casablanca et Rabat.

Les chiffres nous apprennent que les femmes qui accèdent aux études sont majoritairement de très bonnes élèves dès le lycée. Les femmes qui font des études de médecine sont donc certainement dans une stratégie d’ascension sociale par l’école - volonté familiale ou individuelle, cela restera à déterminer.

Les études de médecine sont peu discriminantes, le taux de filles s’élève légèrement en dentaire (43%), et la proportion des garçons est évidemment supérieure à celle des filles, pour la première inscription en médecine, puisqu’environ six étudiants sur dix sont des garçons pour quatre filles. les discriminants relevant strictement de la « compétence scolaire », jouent plus fortement que les déterminants relevant de critères externes (sexe, âge, position).

L’âge moyen d’inscription en études de médecine est 20 ans pour la médecine et 19 pour la branche de médecine dentaire. Il n’existe pas de grande différence sexuée pour l’âge moyen d’inscription. Pour la médecine dentaire, les femmes obtiennent en moyenne leur diplôme plus précocement que les hommes, un an avant exactement. La durée moyenne des études en médecine est de l’ordre de 8,18 années, sans grande variation là encore en fonction du sexe : elle est de l’ordre de 8,03 années pour les femmes et 8,17 années pour les hommes.97, 7% des inscrits sont célibataires contre seulement 2,3% qui sont mariés. Les étudiants mariés au moment de leur inscription ont une moyenne d’années d’études plus élevée que les célibataires, elle est de l’ordre de 10 années pour les mariés contre 8,07 années pour les célibataires.

Le paysage sociodémographique du Maroc urbain semble faire  des étudiants en médecine, les prototypes d’une classe moyenne urbaine. 75,8% des inscrits sont originaires de mondes urbains, sans grande différence entre les sexes. Une grande partie des inscrits vient des villes de Casablanca (21,9%), Rabat (16,6%) puis de Fès (11,6%).les femmes sont majoritairement originaires de Casablanca (19,7%), Rabat (19,2%) et Fès (12,3%).La concentration des universités de médecine dans l’axe métropolitain Rabat - Casablanca produit un autre facteur d’ inégalité structurelle.

 

Femme médecin : choix imposé ou vocation ?

Le poids de l’institution familiale apparaît très concrètement dans les choix de carrière et même dans la structuration de l’espace imaginaire où se forme le sens que les professionnels donnent à leurs engagements. 53% des personnes rencontrées parlent de « vocation » et de choix personnel, tandis que 47% optent pour l’option « choix contraint ».Mais la famille est bien l’univers de référence, une « famille en mouvement », engagée dans un cycle transgénérationnel de mobilité sociale. Nos praticiennes de santé sont très massivement filles de fonctionnaires.

Conscientes certainement qu’accéder aux études supérieures, pour une femme, est moins évident que pour un homme, elles ont préparé cette ascension plus tôt dans leur scolarité. Le type de profession exercé par les parents des étudiants en médecine nous renseigne, d’abord, sur les d. milieux dont sont majoritairement issus les étudiants, hommes et femmes confondus. Il apparaît que les professions du secteur moderne (les catégories « ouvriers » et « employés-fonctionnaires ») fournissent le plus de futurs étudiants en médecine, les deux sexes confondus. Tandis que les catégories rurales (« fellah »10 et « propriétaire terrien ») sont beaucoup moins représentées. On constate également que c’est dans la catégorie « employé-fonctionnaire » que nous sommes le plus proche d’un rapport d’égalité entre hommes et femmes entreprenant des études de médecine.

70% des femmes médecins qui ont des enfants en ont un (30,1%) ou deux (39,9%).une majorité des femmes lorsqu’elles sont mariées, le sont à des médecins. On peut constater que la part du privé augmente puisque près de 30% des maris exercent une profession dans le secteur privé, pour moitié d’entre eux comme cadres et ingénieurs, pour l’autre moitié en tant que patrons ou professions libérales (hors médecine : notaires, avocats, architectes). Ils sont 30% aussi dans le secteur public, mais la part des enseignants devient infime, par différence aux univers familiaux, tandis que les ingénieurs dominent ce groupe.

Voilà donc des mondes sociaux de classe moyenne où  on progresse en combinant carrière professionnelle et parcours matrimonial et familial, est-ce seulement spécifique aux femmes ? Il est important de noter que ce processus commence, soit par le choix des conjoints et les stratégies matrimoniales (signalons d’ailleurs qu’une part notable des maris médecins exerce en libéral), soit encore dans les projections personnelles des carrières. Le fait sociologiquement notable est de voir s’éloigner radicalement l’horizon des pères, celui de la fonction publique. L’activité ludique régulièrement citée comme passe-temps, possible ou actif, est la broderie traditionnelle marocaine. Absence ou rareté d’une implication dans la vie sociale et politique. Trois des femmes rencontrées disent appartenir à un parti politique même si elles n’y ont aucune activité, une dizaine participe, de façon très régulière, au travail d’associations caritatives, deux seulement disent fréquenter des cercles syndicaux ou associatifs liés à leur profession, notamment dans le cadre de séminaires et programmes de formation continue. La proportion de célibataires augmente, une option qui écarte les femmes non pas de leur « devoir familial » mais plutôt d’avoir à se penser double et de négocier leur statut personnel par l’ajustement de deux «carrières ».

Par : Bachir Znagui

Rapport sur " Mobilité socioprofessionnelle en question /Cas des femmes médecins "

ONU Femmes et le Cesem, centre de recherche de HEM.


Une alternative aux plans d’austérité

Une alternative aux plans d’austérité

Auteur : Gaël Giraud

Gaël Giraud décrypte pour le grand public les rouages du système bancaire et ses dérives qui ont conduit à la crise actuelle, et plaide pour une transition écologique.

« La « mondialisation financière » est parfaitement réversible si nous en avons la volonté politique », affirme l’économiste Gaël Giraud. Directeur de recherche au CNRS et membre de Finance Watch (Observatoire européen de la finance), l’auteur de 20 propositions pour réformer le capitalisme (Flammarion, 2012) est aussi jésuite et sa critique des dérives de la finance dérégulée est fortement marquée par ses références religieuses. S’il critique la démesure et la cupidité de ce système, il en donne surtout une excellente explication, très pédagogique. Il commence par revenir sur les faits et décortique les mécanismes aux origines du krach financier de 2007. D’abord la « pyramide de Ponzi » des crédits subprimes, liés à l’utopied’une « société de propriétaires », qui ont contribué à la formation la bulle du marché immobilier américain en rémunérant les investissements des clients par les fonds procurés par les nouveaux entrants (un « commerce des promesses »). Ensuite, la titrisation, transformant les créances en actifs financiers échangeables sur les marchés mondiaux, d’où l’effet domino de la crise américaine. L’auteur ne manque pas de souligner la responsabilité des agences de notation : « en accordant des AAA sans sourciller à ces produits pourtant fort suspects, elles ont largement contribué à anesthésier la vigilance des opérateurs financiers ». Il y a aussi le tranching ouCollateralizedDebt Obligation (CDO), un « procédé du mille feuille » en usage dès les années 1990, mettant en avant les créances les plus sûres, pour dissimuler les créances douteuses et rendant impossible « d’évaluer la corrélation entre le risque de défaut du bas du mille-feuille et du haut du mille-feuille ». Ces procédés aboutissent à transformer « le crédit, et la confiance qui l’accompagne, en une marchandise », donc à déresponsabiliser les institutions de crédit. Enfin, le Credit Default Swap (CDS) ou couverture de défaillance, des « actifs financiers qui servent de contrats d’assurance sur le risque de crédit », mais échangeables sur des marchés de gré à gré et échappant au droit des assurances, sont responsables du glissement de ce krach des crédits subprime à la crise des dettes souveraines européennes. Pour Gaël Giraud, en effet, « la crise européenne n’est pas, d’abord, une crise des finances publiques, mais une crise de la finance dérégulée ». Les CDS, quiavaient servi à maquiller les comptes publics grecs, ont provoqué l’assèchement du marché interbancaire suite à la faillite en 2008 de LehmanBrothers (une des cinq plus grande banques du monde, dont la dette avait été assurée 50 fois par CDS) qui a obligé les banques centrales d’Europe, des Etats-Unis, d’Angleterre, etc. à injecter massivement de l’argent pour sauver les secteurs bancaires. C’est ce sauvetage qui est à l’origine du problème de la dette publique européenne. Témoin, l’Espagne. Or, rappelle Gaël Giraud, en Europe, le privé « est bien plus lourdement endetté que le public : 140 % du PIB européen, contre 88 % pour la dette publique en 2011 ». C’est donc par là qu’il faut commencer pour résoudre le problème.Gaël Giraud dénonce la financiarisation de l’économie, qui met en péril la démocratie, et pointe l’absence d’utilité sociale de l’innovation financière.

 

Vers une société de biens communs

La deuxième partie de son livre propose de recadrer le débat en tenant compte des contraintes énergétiques et climatiques qui deviennent de plus en plus impérieuses et conditionne toute prospérité durable. Si l’on reste dans le schéma éco-énergétique hérité de la seconde révolution industrielle, le rythme de croissance ne dépassera pas 1 % par an, ce qui ne permettra pas de sortir du cercle infernal de l’endettement et mènera droit à un « désastre humanitaire dès la fin de ce siècle ». Une transition écologique allant vers « une économie de moins en moins énergivore et polluante », et entamée dès aujourd’hui, coûterait « moins cher que le sauvetage inachevé du secteur bancaire ». Il s’agit donc deréduire la consommation d’énergie par le bâtiment, revaloriser le transport public, repenser l’urbanisme, transformer les modes de production de l’énergie et rerégionaliser le commerce international. En parallèle, il faut réviser le système bancaire, qui n’investit pas dans l’économie réelle. Il conteste l’indépendance des banques centrales vis-à-vis des pouvoirs politiques au nom d’unesoi-disant crédibilité : la Banque centrale européenne assume des responsabilités « en dehors de tout mandat démocratique », puisque le Parlement européen n’a pas de pouvoir exécutif et que la Commission n’est pas élue. D’où la possibilité de nommer à sa tête, sans trop de scandale, Mario Draghi, ancien cadre de Goldman Sachs à l’époque où elle aidait la Grèce à maquiller ses comptes… Il faut donc placer les banques centrales « sous une autorité politique démocratique qui aura des comptes à rendre auprès de ses citoyens ». L’idée la plus originale proposée par Gaël Giraud est celle d’une « société de biens communs », qui permettrait de sortir de la partition entre public et privé, pour gérer autrement les ressources communes. Il s’agit de considérer celles-ci moins comme des biens matériels que comme des « systèmes de règles régissant des actions collectives, des modes d’existence et d’activité de communautés ». Aux ressources environnementales, il ajoute la liquidité et le crédit. Enfin il propose plusieurs mesures pour financer cette transition écologique. Il plaide pour une « politique de régulation contracyclique » des marchés financiers, qui consisterait à « rendre plus difficile l’endettement en période haussière et faciliter le désendettement en période baissière ». Il insiste sur la nécessité de séparer les métiers bancaires et de dissocier les activités de crédit et de marché, afin d’assurer que « les dépôts des citoyens sont utilisés exclusivement pour le financement de l’économie réelle », mais aussi d’interdirele pantouflage de la haute fonction publique dans les banques privées pour éviter des conflits d’intérêt. Il réclame la réglementation du secteur financier européen et propose de revenir au monopole public de la création de monnaie. Un ouvrage limpide et fermement engagé.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Illusion financière

Gaël Giraud

Les Editions de l’Atelier, 184 p., 17 €

 

La fiction de Gutenberg à Zuckerberg

La fiction de Gutenberg à Zuckerberg

Auteur : Franc Rose

Frank Rose enquête dans l’industrie de la culture et souligne le déplacement des lignes de la narration. Le cinéma et les nouvelles technologies semblent avoir changé le cours… des histoires.

Nous n’avons rien vu venir mais les médias sociaux ont bouleversé profondément nos vies. C’est arrivé trop vite. Nous nous sommes retrouvé dedans sans avoir rien choisi, avant même d’avoir compris.

Et si nous marquions une halte ?

C’est ce que nous propose Frank Rose, journaliste au New York Times qui s’est arrêté sur l’apport des médias sociaux dans nos vies et plus exactement sur les nouveaux modes de narration.

Aujourd’hui nous pouvons dire qu’il y a eu un avant et un près Zuckerberg comme il y eut, un avant et un après Gutenberg.

Si l’imprimerie a donné naissance au roman, les médias sociaux ont donné vie à une nouvelle forme narrative. «Onze septembre 2001. Le monde entier est rivé à son poste de télévision. Les images apocalyptiques des tours en flammes nous parviennent à travers les yeux et les oreilles d’une poignée de professionnels des médias. Dix ans plus tard, la commémoration du dixième anniversaire du drame est toujours relayé par l’ensemble des médias de masse – journalistes, intellectuels et écrivains. Mais des millions d’autres voix les ont rejoints : Twitter, Facebook, sites et plates-formes fournissent une chambre d’écho infini à un désarroi qui désormais se partage et se réinvente collectivement ».

Aujourd’hui, chacun peut raconter une histoire, rapporter l’info mais aussi (et surtout) la partager. Nous sommes devenus tous acteurs de l’information. Avant seuls les médias de masse avaient cette capacité.  Avec facebook est née une autre façon d’informer, de nouvelles formes de récit.

Toutefois, le monde numérique n’a pas seulement modifié la réalité mais aussi la fiction. Aujourd’hui les deux s’interpénètrent et le cinéma en a été le déclencheur.

Un petit exemple s’impose. A la sortie de Batman en 2007, la réalité rejoint la fiction. Pour  faire la promo du film, des jeux à « réalités alternées » mêlant tour à tour réel et fictif ont été lancés.

Ceux qui ont participé au jeu se sont retrouvés dans la tourmente de l’histoire de Batman avant même la sortie du film. « L’opération gâteaux-téléphones a offert à des milliers de fans une plongée dans le récit bien avant la sortie du film ». C’est ainsi que le fan est devenu acteur, a tissé des liens avec les personnages avant même de les avoir vu au cinéma.

 

Plonger dans la fiction en utilisant la technologie

Nous sommes en train de vivre une véritable « révolution littéraire ».

Internet façonne notre langage, nos récits… et du coup notre façon de  voir, d’appréhender la réalité. Interactivité, détournement de la fiction au profit de la réalité (ou le contraire) sont autant  de nouvelles façons de raconter des histoires aujourd’hui. On est passé de la lecture et du simple spectateur à l’interactivité. Tout devient jeu avant même que l’histoire ne commence

Les personnages de fiction ont leur propre compte twitter, leurs pages facebook et communiquent. Ils peuvent nous parler sans quitter leur mystère et leur aura.  Nous avons franchi de nouvelles limites avec le fictif. « Nous ne consommons plus les histoires comme elles nous sont racontées ; nous les partageons les uns avec les autres”, précise Rose ce qui est tout à fait à l’air du collaboratif comme annoncé par l’économiste Jeremy Rifkin dans son livre : La troisième révolution industrielle.

Mais que recherchons-nous exactement ? De l’émotion bien sûr. Une émotion que nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir fabriquer. A quoi tout cela sert-il ? se demande le célèbre auteur de science fiction  Philip K. Dick « dans ce que j’écris, je demande : qu’est-ce qui est réel ? Parce qu’on nous bombarde de pseudo réalités fabriquées par des gens au moyen de mécanismes électroniques très sophistiqués. Je ne me méfie pas de leurs motivations, je me méfie de leurs pouvoirs ». Le mot est lâché. Il s’agit bel et bien d’une prise de pouvoir !

Les fabricants des jeux vidéo l’ont bien compris. En très peu de temps, les produits de divertissement immersifs se sont transformés en addiction et en modes sophistiqués de stimulation d’émotion. Bien plus qu’à la lecture d’un livre, le monde de l’immersion interactive fabrique non seulement des histoires mais propose au joueur de faire partie de l’histoire.  

Des films comme Avatar de James Cameron, Lost de Carlton Cuse ou le nouveau Batman n’appartiennent plus à leurs créateurs mais aux fans. Le jeu est pervers et à double tranchant. La question est : comment maintenir le fan en haleine tout en lui donnant un rôle dans l’histoire ? Qui fabrique la fiction au final ? La narration est-elle si contrôlée que ça ? L’exemple de Lost est, à ce propos, édifiant.  Les spectateurs sont ambivalents concernant le rôle qu’ils souhaitent avoir. La question qui revient le plus souvent aux oreilles des producteurs est : « Dans quelle mesure tout cela a été prévu à l’avance ? » « les fans voudraient que nous ayons tout planifié, explique Lindorf (auteur de Lostmais ils veulent aussi avoir leur mot à dire. Ils ne peuvent pas avoir les deux ».

C’est désormais dans cette zone  d’ombre que se situe le spectateur : entre fiction et réalité. Les frontières sont de plus en plus minces. Vont-elles un jour disparaître ?

Le film de Christopher Nolan, Inception résume au mieux ce propos. Le héros, campé par Léonardo Di Caprio est averti par une toupie qui tourne qu’il est toujours dans le monde des rêves. « Aujourd’hui, il est encore impossible  de dire à quel point ces mondes-histoires que nous construisons –Avatar, tron, le holodeck- deviendront réellement immersifs. Mais si un jour nous perdons le fil, une toupie sera très utile » conclut l’auteur.

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

Frank Rose

Buzz

Avatar, Lost, GTA : Le monde de demain est déjà là !

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Monvoison,

348 pages, 20 €


Haro sur les paradis fiscaux

Haro sur les paradis fiscaux

Auteur : Gabriel Zucman

Gabriel Zucman propose une estimation du coût de l’évasion fiscale et du gouffre dans les comptes des Etats et donne des pistes pour lutter contre ce fléau.

« Les paradis fiscaux peuvent être vaincus, non pas en fermant les frontières, mais en remettant les questions fiscales au cœur des politiques commerciales », assure Gabriel Zucman. Le chercheur, professeur à la London School of Economics et à l’Université de Berkeley, propose une enquête inédite sur ces pays dont la politique de secret bancaire est au cœur de la crise financière, budgétaire et démocratique, notamment en Europe. Pour la première fois, il propose une évaluation chiffrée des pertes qu’ils génèrent – ce qui n’avait jamais été fait à cause de « l’impression de mystère » qui entoure le monde de la finance, malgré la simplicité de la plupart des montages, et de la rareté des études universitaires sur ce sujet liées au « mépris relatif dans lequel ont traditionnellement été tenues les questions d’économie appliquée au sein de la discipline, au profit des spéculations purement théoriques ». Statistiques à l’appui (résultats publiés par la Banque des règlements internationaux et les banques centrales nationales, encours mondiaux des billets de 100 dollars et 500 euros…), Gabriel Zucman traque les anomalies (plus de passifs enregistrés que d’actifs), refait le compte et présente ses conclusions.[1]

Environ 8 % du patrimoine financier des ménages au niveau mondial serait détenu dans les paradis fiscaux, soit près de 5 800 milliards d’euros. « A titre de comparaison, la dette extérieure nette de la Grèce est de 230 milliards ». En 2013, les dépôts bancaires cachés s’élevaient à 1 000 milliards d’euros et 4 800 milliards d’euros étaient investis dans les actions, obligations et Sociétés d’investissement à capital variable (Sicav) internationales. « Les paradis fiscaux ne se sont jamais aussi bien portés qu’aujourd’hui », conclut-il, et le secret bancaire est loin d’être mort… Le deuxième volet de son estimation concerne les pertes de recettes fiscales. « La fraude des ultra-riches coûte chaque année 130 milliards d’euros aux Etats du monde entier » : 80 milliards de fraude à l’impôt sur les revenus (intérêts et dividendes), 45 milliards de fraude à l’impôt sur les successions et 5 milliards de fraude à l’impôt sur la fortune – sans les pertes provenant d’activités illégales et « les coûts de l’optimisation fiscale des multinationales ». Ce qui est sûr, c’est que les Etats, qui ont réduit les impôts du capital, des successions et des fortunes en espérant freiner la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux, « se voient infliger une double peine : ils payent le prix de la fraude, mais récoltent de surcroît moins d’impôts sur les patrimoines non dissimulés ». La France en est une des grandes victimes, avec une fraude de 50 milliards d’euros en 2013, générant des pertes de 17 milliards, soit près d’1 % de son PIB. L’Afrique est « l’économie la plus frappée par l’évasion fiscale », avec 120 milliards d’euros détenus en Suisse, « soit davantage que les Etats-Unis, pays dont le PIB est pourtant sept fois plus élevé » : les conséquences sont donc encore plus graves pour elle que pour les pays riches.

« Îles Vierges-Suisse-Luxembourg : voilà le trio infernal aujourd’hui au cœur de l’évasion fiscale européenne », dénonce Gabriel Zucman, qui retrace l’histoire de la finance offshore et dénonce les déséquilibres flagrants : la Suisse, à peine 0,1 % de la population mondiale, détenait en 1974 un tiers de toutes les actions américaines ; le Luxembourg, 500 000 habitants, est le 2e pays derrière les Etats-Unis à abriter des Sicav et Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM)… La clef de voûte de ce système est évidemment le secret bancaire, qui « n’est rien d’autre qu’une forme déguisée de subvention qui offre aux banques offshore la possibilité de spolier les gouvernements voisins. » Or, « d’après les règles mêmes de l’OMC, les pays qui en sont victimes sont en droit d’imposer des représailles égales au préjudice qu’ils subissent ».

 

Pour un cadastre financier du monde

Lutter contre cette fraude est donc une urgence. Gabriel Zucman juge inefficaces les politiques adoptées : échange à la demande, loi américaine dite Fatca, directive épargne ne concernant que les intérêts (et pas les dividendes, alors que 80 % des sommes sont des placements financiers)… un « marché de dupes ». Il préconise la contrainte, les vérifications et des sanctions. Il propose d’abord la création d’un « registre mondial des titres financiers indiquant sur une base nominative qui possède chaque action et chaque obligation », doublé de l’échange automatique et international d’informations entre les banques et le fisc. En cas de fraude, il réclame des sanctions commerciales coordonnées : « Les paradis fiscaux ont beau être des géants financiers, ce sont dans l’ensemble des nains économiques et politiques. Tous dépendent massivement de leur commerce. C’est leur faiblesse ; c’est par là qu’il faut les contraindre ». Si la France, l’Allemagne et l’Italie imposent conjointement des droits de douane de 30 % sur les biens qu’ils importent de Suisse, ils peuvent la contraindre à abandonner son secret bancaire. Assez vite, puisqu’il « rapporte à la Suisse beaucoup moins que ce qu’il coûte aux pays qui en sont victimes » : pas plus de 15 milliards d’euros par an, 3 % de son PIB. Quant au Luxembourg, qui pratique le commerce de souveraineté en vendant aux multinationales le droit de décider de leurs propres taux d’imposition, Gabriel Zucman envisage son exclusion de l’Union européenne : « Si le Luxembourg n’est plus une nation, il n’a plus sa place dans l’Union européenne. […] Rien dans les traités, dans l’esprit de la construction européenne ou dans la raison démocratique ne justifie qu’une plateforme hors sol pour l’industrie financière mondiale ait une voix égale à celle des autres pays ». Enfin, il réclame la création d’un « impôt global sur le capital financier » prélevé à la source pour lutter contre l’opacité financière. Il faut « taxer les profits globaux des multinationales, et non, comme aujourd’hui, leurs profits pays par pays, car ces derniers sont manipulés par des armées d’experts comptables. Le nouvel impôt rapporterait au niveau mondial 30 % de plus que l’ancien, essentiellement au profit des grands pays d’Europe et des Etats-Unis, où les rois de l’optimisation fiscale, les Google, Apple et Amazon, font l’essentiel de leurs ventes mais ne payent rien ou presque ». Il y va de la souveraineté des Etats et de leur capacité à agir contre les inégalités. De la sauvegarde de la démocratie.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

La richesse cachée des nations, enquête sur les paradis fiscaux

Gabriel Zucman

Seuil, La République des idées, 128 p., 11,80 €

 

[1] Pour les détails, voir www.gabriel-zucman.eu/richesse-cachee.

 

Difficile décollage pour le Royaume

Difficile décollage pour le Royaume

Auteur : Abdelmalek Alaoui

Sous la direction de Bouchra Rahmouni Benhida l’Association marocaine d’intelligence économique -think tank généraliste - publie un ouvrage intitulé : Le Maroc stratégique.  Un livre qui expose un diagnostic global de la dynamique économique poursuivie par le pays ces dernières décennies.  

Les chercheurs analysent avec clarté les défaillances et les manques à gagner de l’économie marocaine. Un des points soulevés dans cette étude est le taux de croissance. Selon la banque mondiale ce dernier devrait atteindre les 6% pour lutter contre la grande pauvreté au Maroc. Les auteurs de ce livre proposent, en revanche, une croissance à deux chiffres (10%) pour pouvoir réaliser un véritable « décollage économique ». Ce qui est selon leurs estimations tout à fait jouable  sur une décennie. Mais beaucoup d’efforts et de réalisations restent à faire !

Le groupe de réflexion s’est concentré, par ailleurs, sur la période : 1999-2009. Première décennie du règne de roi Mohamed VI. Mais pour mieux comprendre le contexte actuel, un retour aux années soixante s’avère utile. La mise en perspective des performances de l’économie marocaine sur la période : 1960-2010 nous permet de constater une accélération de la croissance du PIB pendant les deux dernières décennies par rapport aux trois précédentes. « Ce qui pourrait laisser penser que le Maroc est bien entré dans une dynamique d’émergence ». Mais les auteurs de cette étude restent prudents. « Une analyse plus fine de cette sous-période est nécessaire avant d’en tirer les conclusions. De plus avec 4% par an de croissance du revenu par habitant, le niveau atteint reste encore insuffisant ». A titre d’exemple, des pays émergents telle la Corée du Sud ou Taïwan sont entre 6 et 7%  et nous sommes loin du compte.

Un des problèmes majeurs du Maroc est le règne de l’informel qui se situe tout autant au niveau microéconomique que macroéconomique. Les causes du premier seraient imputées aux charges patronales trop lourdes (selon les entreprises) et dissuasives. Ce qui les pousse à ne pas déclarer leurs activités. Quant aux raisons macroéconomiques, elles sont dues à l’insuffisance de création d’emplois dans le secteur formel. Ce qui constitue un frein à la dynamique économique du pays. Cela se traduit par ailleurs, par l’incapacité à évaluer des revenus. Selon une étude du HCP, (conduite en 2007), « 2,2 millions d’actifs au Maroc travaillent dans le secteur de l’informel, générant 14% du PIB.    Cela représente 37% de l’emploi non agricole total.

Selon une autre étude de la banque mondiale, il s’agit de 80%. Rien qu’à cet écart d’appréciation, on se rend compte de l’ampleur du drame !

Par ailleurs, l’économie marocaine est à la fois dépendante du secteur primaire et en voie de « tertiarisation ». Si l’on revient sur les deux décennies précédentes (ce qui coïncide avec le lancement de réformes structurelles), l’économie marocaine reste toujours tributaire du secteur agricole « tout en connaissant une tertiarisation rapide, si ce n’est précoce ». Toutefois le pays n’a pas réussi une industrialisation massive, à l’instar d’autres pays émergents, comme la Thaïlande ou la Malaisie. A terme « le pays risque de tomber dans une trappe à revenu intermédiaire (middle income trap) se traduisant par un ralentissement de la croissance et un blocage des indicateurs de développement ». 

 

Ce qui tire vers le bas

Vu par la lorgnette sociale, le défi est le même. « Bien que des progrès aient été accomplis depuis l’indépendance, le Maroc possède un indice de développement humain (IDH) de 0,582, ce qui place le Maroc au 130ème rang mondial sur 186 pays ».

Mis à part un taux de mortalité élevé, un revenu brut par habitant assez bas…etc…le taux de scolarisation n’a pas évolué et les répercussions de cette stagnation sont lourdes de conséquences. En résonnance à ce déficit, le secteur de l’emploi creuse davantage les inégalités entre les hommes et les femmes. « Ces dernières ne participent qu’à hauteur de 26 % au marché  du travail contre 80% pour les hommes »

Autre douleur que porte le Maroc dans sa chaire comme une gangrène, la corruption. Selon Transparency international, le royaume est classé 85ème sur 178 pays étudiés. « La corruption reste répandue dans le secteur public qui est le premier investisseur du Royaume. La lutte contre la corruption ne peut se décréter. Elle nécessite surtout un cadre de transparence où les marchés sont attribués suivant un processus public et où chacun peut dénoncer les manquements aux règles. En d’autres termes, elle suppose des contre-pouvoirs forts ».

Le livre termine sur une analyse de la directrice des travaux Bouchra Rahmouni Benhida. Un texte optimiste et réaliste à la fois. Une fine analyse de la chercheuse permet de remettre les choses à leur place.

Si elle revient sur les grands chantiers et les réalisations du pays, elle explique bien la trajectoire du développement, qui ne vient pas de la classe politique mais de l’institution monarchique. Les changements non pas radicaux mais graduels de la société marocaine viennent du haut (top-down) comme tel a été le cas pour projet : Instance équité et réconciliation ou encore la réforme du code du statut personnel.

Le second mouvement est intéressant à analyser. Il s’agit du bottom-up et « a démarré au milieu des années 2000 avec la montée de l’action revendicatrice issue des médias et  de la société civile, jusqu’à l’arrivée du mouvement du 20 février à la suite du déclenchement des révolutions arabes ». En clair, le Maroc avance vers la croissance mais les objectifs sont loin d’être atteints. Le pays devrait se concentrer davantage sur le

renforcement de ses atouts économiques et sociaux. Le plus urgent selon les chercheurs semble « la refonte de la chaîne administrative pour mettre en place des réformes structurelles ».

Pour cela il faudrait se focaliser davantage sur l’Humain, l’Institution et la Région. 

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

Le Maroc stratégique

 

Préface Abdelmalek Alaoui

Casa Express édition

204 pages.

100 DH.

 

 


Troisième révolution industrielle en cours

Troisième révolution industrielle en cours

Auteur : Christian Saint-Etienne

Pour Christian Saint-Etienne, l’âge industriel n’est pas terminé, mais est en pleine mutation.

« Il faut rompre, après quinze ans d’errements, avec la vision fausse d’un monde postindustriel alors qu’il est hyperindustriel », clame l’économiste français Christian Saint-Etienne. Ce professeur d’économie industrielle au Conservatoire national des Arts et Métiers, qui a également été économiste au Fonds monétaire international puis administrateur à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), estime en effet que la troisième révolution industrielle est en cours : celle de l’électronique et de l’informatique, qui ont apporté d’importantes mutations technologiques. Si celles-ci sont un fait, l’économie adéquate reste encore à mettre en place. C’est ce qu’il appelle l’iconomie entrepreneuriale, dont il donne la définition suivante – hélas au bout d’une cinquantaine de pages : « Nouveau système technique issu de la troisième révolution industrielle en cours, l’iconomie entrepreneuriale – i comme intelligence, informatique, Internet et innovation – est le fruit de trois nouvelles formes de production et de distribution :

  • l’économie de l’informatique, d’Internet et des logiciels en réseau, qui s’appuie sur les progrès foudroyants de la microélectronique ;
  • l’économie entrepreneuriale de l’innovation ;
  • l’industrie des effets utiles, qui n’est elle-même concevable qu’en faisant appel aux nouvelles technologies informatiques et de communication permettant de créer des assemblages de biens et services gérés en temps réel par de puissants logiciels en interaction avec le client. »

La première « favorise toutes les formes d’innovation qui permettent à de jeunes entreprises innovantes de créer de nouveaux segments de marché par une utilisation optimale de l’informatique et des réseaux ». La seconde est inextricablement liée aux NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l’Information et de la communication, technologies Cognitives). La troisième débouche sur une « économie servicielle » où les relations entre producteurs et consommateurs sont construites « soit sur des assemblagesde biens et de services (achat d’un téléphone intelligent, avec un abonnement et la possibilité de  charger des applications), soit sur l’achat de services sans possession du produit d’usage (une voiture qui vous est réservée à l’endroit et au moment choisi) », où Christian Saint-Etienne voit un modèle de « croissance durable ».

Cette troisième révolution industrielle est une « révolution de l’intelligence » appelée à bouleverser les structures économiques et politiques et à « déconstruire les systèmes massifiés et hiérarchisés ». Le pouvoir appartient désormais à « ceux qui dominent les logiciels en réseau réorganisant chaque secteur économique ». Désormais, la « mise en réseau des intelligences » permet une innovation en continu. Du coup, « le « cerveau d’œuvre » remplace la main-d’œuvre comme facteur de production clé ». Au système hiérarchique sur le modèle fordien s’est substitué, dès le début des années 1980 et de façon plus générale au début des années 2000, selon Christian Saint-Etienne, un modèle relationnel : « les liaisons horizontales deviennent plus productives par échange entre pairs s’exprimant librement et avec des compétences techniques directement opérationnelles conduisant à des échanges riches en informations et en significations partagées. Alors que les liaisons verticales, qu’elles soient descendantes ou ascendantes, sont formelles et manipulées pour produire des actions servant des intérêts précis, ce qui donne des échanges pauvres en signification partagée ».

 

Monde hyperindustriel

Pour l’auteur, qui relaie les thèses de la droite libérale, cette « iconomie entrepreneuriale », qui concerne tous les secteurs de l’économie,suppose des réformes politiques en profondeur. Il appelle de ses vœux un nouveau contrat social tenant compte de l’intrication entre mérite individuel et mérite collectif, une restructuration de l’organisation des territoires pour favoriser la « métropolisation de la croissance », arguant que la recherche de haut niveau est très concentrée – ce qui suppose l’« optimisation conjointe des systèmes de transport et d’information des habitants de la ville et des systèmes de recherche et de financement dans le cadre d’une économie de l’innovation ». Il souhaite une réforme du système éducatif pour encourager l’innovation, faire « des acteurs responsables du monde futur » plutôtque ce qu’il qualifie péjorativement de « spectateurs critiques »– ce qui ne manque pas de susciter des interrogations. Il prône la régulation de l’activité bancaire et le passage « de la finance débridée à la finance entrepreneuriale » au service des entreprises innovantes. Bref, il appelle à « fonder la stratégie de réindustrialisation française sur les logiciels en réseau et sur la remontée des taux de profit du secteur productif. »

Le livre est en fait une attaque en règle contre la politique française, que Christian Saint-Etienne accuse de « tourner le dos » à l’iconomie entrepreneuriale, mais aussi contre l’Europe, puisqu’il regrette que l’institution de la zone euro lors du traité de Maastricht en 1992 se soit fait « sans gouvernement économique, sans budget propre à la zone et sans coordination fiscale et sociale ». Fasciné par « l’agilité coopérative » du modèle anglo-saxon, il s’en prend violemment aux politiques sociales et fiscales françaises. Ses propositions de « choc institutionnel » sont sans équivoque sur son engagement droitier : « hausse du temps de travail pour maintenir le pouvoir d’achat des travailleurs » au mépris de décennies de luttes sociales, plafonnement de l’actionnariat salarié à 15 à 18%... Quant à l’abandon, dans la Constitution,du principe de précaution « au bénéfice du principe de responsabilité », il laisse songeur… Abusant de tournures alarmistes du type « nous n’avons pas le choix de rester en dehors de la mutation en cours », Christian Saint-Etienne élude de nombreuses questions : quid du droit du travail pour les basses compétences ? quid des rémunérations et du temps exigé des « cerveaux » dans des multinationales ? comment établir des relations égalitaires quand l’accès aux finances ne l’est pas ? Quid enfin de l’Etat et de l’intérêt général ?

 

Par : Kenza Sefrioui

 

 

L’Iconomie pour sortir de la crise

Christian Saint-Etienne

Odile Jacob, 176 p., 18,90 €


Rapport du CESE sur les soins de santé de base

Rapport du CESE sur les soins de santé de base

Auteur : Bachir Znagui

Le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) a présenté en automne  2013 au chef du gouvernement  son rapport sur les soins de base de santé au Maroc. Celui-ci faisait suite à une  saisine du chef du gouvernement en novembre 2012, pour « évaluer la situation actuelle de l’accès des citoyennes et des citoyens aux prestations de soins de santé de base dans les milieux urbain et rural, en termes de qualité, de coût et de modalités de financement, et élaborer des recommandations opérationnelles permettant d’étendre la couverture médicale dans notre pays dans la perspective d’une couverture universelle ». Document riche en informations du fait qu’il a procédé à un travail analytique de toutes les études et analyses existantes, tant dans le contexte gouvernemental que dans le cadre de la société civile ou des organisations internationales. Ce document a exploré les caractéristiques de l’offre de soins de santé de base,  la question d’accès des citoyens à ces soins, les dépenses  de santé des marocains, leur  financement, et a formulé enfin ses recommandations .

Le rapport a rappelé l’engagement du Maroc à atteindre, dès 2015, les huit Objectifs du millénaire pour le développement, dont trois sont relatifs à la santé : réduire la mortalité infantile, améliorer la santé maternelle, et combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d’autres maladies. Il a également cité le rapport de l’OMS en 2010, qui a été consacré au financement des systèmes de santé et à la couverture universelle. Pour l’OMS le fait de se rapprocher de la couverture universelle n’est pas le privilège des pays à revenu élevé. Ainsi, le Brésil, le Chili, la Chine, le Mexique, le Rwanda et la Thaïlande ont récemment fait des progrès importants vers la couverture médicale universelle.

 

Des structures sous-équipées et mal utilisées

Quelle situation prévaut au Maroc ? Le réseau des établissements SSB est complètement déconnecté du réseau hospitalier et dépend dans chaque province (ou préfecture) du Service de l’infrastructure et des actions ambulatoires provinciales (ou préfectorales), le SIAAP. Ce réseau est constitué de 2 689 établissements de soins de santé de base (ESSB) dont 72% sont implantés en milieu rural (audition du ministre de la Santé). 143 centres de santé sont actuellement fermés, et un certain nombre sont très peu fréquentés.

L’étude de cas menée par l’ONDH montre que les patients enquêtés dans les régions de Figuig, Salé et Azilal consultent presque à part égale les médecins du public et du privé ; elle  relève que «l’insuffisance de qualité des services offerts, d’accessibilité physique et financière sont les causes essentielles de cette sous-utilisation des centres SSB ».

Le Maroc est l’un des 57 pays souffrant d’une pénurie aiguë en professionnels de santé avec un ratio de 1,86 pour 1 000 habitants.

La densité du personnel paramédical formé aux soins liés à l’accouchement est inférieure au seuil de 2,28 pour 1 000 habitants, défini comme seuil critique par l’OMS.

Le rapport constate que, lors des dix prochaines années, 24% des paramédicaux du public partiront à la retraite, ce qui représente environ 7 000 personnes.

Le ratio du nombre de médecins par habitant est de 6,2 médecins pour 10 000 habitants, loin derrière le Liban, la Jordanie, la Tunisie et l’Algérie. Le nombre de médecins exerçant au sein des établissements de soins de santé de base (ESSB) est d’environ 1 pour 10 000.

Paradoxalement, En 2011, le nombre de Marocains travaillant en France dans le domaine de la santé (médecins, chirurgiens, chirurgiens-dentistes, etc.), était estimé à plus de 5 000. Au 1er janvier 2013, la France compte 1 034 médecins marocains nouvellement inscrits au tableau de l’Ordre des médecins.

À la problématique de la pénurie globale des ressources humaines, s’ajoutent de grandes inégalités territoriales en matière d’offre de soins. Le ratio médecins/habitants va de un médecin pour 1 916 habitants à Casablanca, à un médecin pour 5 378 habitants dans la région Souss-Massa-Draa. Ce ratio est de 1 médecin pour 8 111 habitants en milieu urbain et de 1 pour 11 345 en milieu rural.

 

Des déséquilibres en répartition géographique et une image dévalorisée 

De même, la distribution du personnel paramédical, dont l’effectif s’élève à 30 572, employé à 85% par le secteur public, est très inégale entre les régions : de 0,54% dans la région d’El Gharb-Chrarda-Beni Hssen à 1,7% dans la région de Laâyoune-Boujdour-Sakia El Hamra.

Alors que le système de santé au Maroc a un énorme besoin de médecins généralistes, « aucun étudiant (ou presque) ne veut être généraliste, plusieurs généralistes souhaiteraient être spécialistes ». Les raisons invoquées sont notamment : la perception négative des soins de santé de base ; la non-reconnaissance de la médecine générale comme discipline spécifique ; la rémunération et le statut peu motivant ; l’absence de « niche » universitaire pour la médecine générale, la médecine de famille et communautaire. L’accès limité aux médicaments et aux plateaux techniques des centres de santé procèdent également de la démotivation des médecins généralistes appelés à y œuvrer.

Le système des ESSB est  ainsi un système de santé centralisé à l’excès, marqué par la corruption qui touche l’ensemble des dispositifs de prise en charge des patients selon des degrés variables : l’admission à 53%, les médicaments à 42%, les certificats à 41%, les consultations à 35% et le sang à 37%. Elle est plus concentrée dans les grandes agglomérations et dans les hôpitaux. À titre d’illustration, pour les médicaments, elle est de 35% dans un centre de santé et de 46% à l’hôpital ; pour les consultations, elle est de 29% dans un centre de santé et de 41% à l’hôpital. Du point de vue des patients, les expériences de corruption vécues mettent en jeu en premier lieu les infirmiers (63%), suivis par les médecins (16%) et les agents de sécurité (8%).

Le système actuel exprime de fortes disparités ; l’accessibilité aux soins de santé de base demeure ainsi très difficile pour près de 24% de la population résidant à plus de 10 km du premier ESSB.

L’accessibilité géographique révèle la pénalisation de l’enclavement en milieu rural ; l’accessibilité physique illustre  une loi non appliquée ; l’accessibilité socioculturelle démontre le handicap de l’analphabétisme. Quant à la qualité des soins, elle est perçue comme insuffisante par les concernés.

Des exemples déroutants sont présentés dans ce document. Ainsi,  pour améliorer la qualité du dépistage et du suivi des grossesses à risques, et lutter contre la mortalité maternelle, le ministère de la Santé a récemment (2010) équipé en mini analyseurs et en échographes plus de 300 centres de santé communaux avec module d’accouchement. Une partie seulement de ces automates fonctionnent à cause de l’absence de mesures adéquates accompagnatrices.

En 2011, 46 927 mariages de mineurs, concernant à 99% des filles, ont été autorisés par des juges, conduisant naturellement au risque de grossesses précoces.

La tuberculose : près de 28 000 nouveaux cas ont été notifiés en 2012, ce qui témoigne d’un relatif échec du programme de lutte contre cette maladie.

Une prévalence accrue de certaines maladies, en particulier l’obésité, l’hypertension artérielle, les maladies cardio-vasculaires, le diabète sucré, certains cancers… À titre d’exemple, entre 2001 et 2011, l’obésité a augmenté de 7,3% par an. 10,3 millions de Marocains adultes, dont 63,1% de femmes, sont en situation d’obésité ou de pré-obésité. Le diabète de type 2, de loin le plus fréquent (90% des diabètes), est une véritable épidémie.. La prévalence de l’hypertension artérielle (33,6%).

Au Maroc, les médicaments et biens médicaux représentent 32% des dépenses totales de santé, avec une dépense annuelle totale par habitant qui s’élève à 524 dirhams. Or le taux de pénétration du médicament générique au Maroc n’est actuellement que de 34% en officine et de 42% toute consommation confondue, ce qui reste faible comparé par exemple au taux de 70% atteint aux Etats-Unis.L’automédication représente plus de 40% de la consommation de médicaments.

 

Les dépenses totales de santé au Maroc représentent à peine 6,2% du PIB

Les dépenses totales de santé au Maroc représentent à peine 6,2% du PIB, soit un niveau inférieur à celui de la moyenne des 194 pays membres de l’OMS qui est de 6,5%. Elles sont aussi deux fois moindres qu’en Tunisie et six fois moindre qu’en Jordanie. De même, la dépense annuelle totale en santé par habitant, pour l’année 2012, était de l’ordre de 153 dollars américains au Maroc, alors qu’elle était de 302 dollars en moyenne dans les pays membres de l’OMS.

En déficit de moyens et de gouvernance, le système SSB se doit de revoir sa stratégie, le financement du RAMED devrait cibler prioritairement les ESSB, de manière à contribuer à leur amélioration et à l’augmentation de leur fréquentation. L’amélioration de la qualité des services des ESSB permettrait également dans ce cadre de drainer les financements de l’AMO. Dans ce tableau assez sombre, le rapport présente des recommandations pertinentes dont ci-dessous quelques exemples : ainsi le CESE appelle à Régionaliser et augmenter les capacités de formation et de recrutement ; réviser en profondeur le statut des médecins du secteur public ; intégrer le financement des ESSB au dispositif de la couverture médicale de base (CMB), afin d’augmenter leurs capacités de développement ; envisager à moyen terme la fusion des organismes gestionnaires de l’AMO dans une caisse unique, et y adjoindre à plus long terme le RAMED…

 

 

Rapport du CESE sur les soins de santé de base 2013

Par : Bachir Znagui


La trahison libérale

La trahison libérale

Auteur : Axel Kahn

Axel Kahn rappelle que l’un des courants premiers du libéralisme prône le bien commun.

Aujourd’hui, relève le généticien et chercheur français Axel Kahn, la crainte que les générations futures vivent moins bien que nous est en « rupture avec trois siècles d’optimisme du Progrès ». La faute au « règne presque sans partage des idées libérales », notamment des tendances qui ont rejeté l’idée que l’économie pouvait avoir une autre finalité que « son fonctionnement optimal ». Or « comment qualifier autrement qu’antihumanistes des actions qui ne font pas de l’épanouissement humain l’un de leurs objectifs », qui ne fixent aucune limite aux injustices et ne se donnent pas la peine de protéger la dignité humaine et l’environnement ? Pour Axel Kahn, il s’agit d’une trahison de ce qui fonde l’humanité : les échanges entre les hommes. Tout au long de l’histoire en effet, ces échanges n’ont jamais été isolés d’une réflexion sur leur sens, induisant des considérations non seulement économiques, mais éthiques, philosophiques et politiques, voire même religieuses. Dans un passionnant ouvrage abondamment documenté, Axel Kahn retrace, depuis l’apparition de la vie jusqu’à aujourd’hui, les étapes essentielles de l’édification des sociétés humaines : l’invention de la monnaie, l’apparition des cités commerçantes, la lettre de change, le taux d’intérêt… Il évoque les révolutions mentales et techniques, l’invention de la perspective, la découverte de l’Amérique, Darwin, les travaux de Max Weber, Marx, Adam Smith, Keynes, etc. et souligne l’inextricable contribution de la philosophie et des sciences à la réflexion sur les échanges économiques – tout en rappelant à quel point la question est politique. Aristote se posait « la question de la finalité de l’accumulation des biens » ; l’économie médiévale se méfiait de l’argent « en dehors de son usage utilitaire d’échange » ; il n’était pas question, jusqu’au XVIIe siècle, de dissocier la satisfaction des besoins individuels du bien commun. Or certains penseurs libéraux, pessimiste quant à la nature humaine, doutent qu’une sociétéd’êtres fondamentalement égoïstes soit capable de défendre l’intérêt général. De là, deux courants du libéralisme se distinguent et s’opposent : « celui pour lequel les vices privés conduisent à eux seuls aux vertus publiques et celui qui juge indispensable l’intervention d’un régulateur garant du bien commun ». Axel Kahn a évidemment choisi son camp.

 

Pas de démocratie sans régulation

L’Homme, le libéralisme et le bien commun est un livre à charge sur ce courant du libéralisme qui n’a retenu d’Adam Smith que l’auteurde Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), oubliant ses travaux de moraliste. Axel Kahn s’en prend en particulier à ces « nouveaux classiques », l’école néoclassique, l’école autrichienne, l’école monétariste, bref, à tous ceux qui contestent les analyses et les pratiques keynésiennes. Tous sont en effet « partisans du laissez-faire et de l’Etat minimal », ont une « foi robuste en la capacité autorégulatrice des marchés », jugent prioritaire, sur le plan politique, de « défendre les libertés individuelles contre la dictature de la majorité, même lorsque cette liberté se manifeste comme une cupidité insatiable dans laquelle ils perçoivent plus un moteur essentiel du développement qu’une menace pour la justice ». Leur mot d’ordre, emprunté aux physiocrates du XVIIIe siècle, est « Laissez passer ». Or, proteste Axel Kahn, « la vision d’une action par elle-même bienfaisante des marchés autonomes capables de transformer les vices privés en moteurs d’une société apaisée dont tout le monde pourrait bénéficier apparaît en somme bien faible sur le plan des idées et n’a jamais été vérifiée dans l’histoire ; c’est une fiction absolue ». Et de rappeler que leur politique des 3 D (dérèglementation, désintermédiation et décloisonnement) a eu « une lourde part de responsabilité dans les crises ultérieures, surtout celle de 2008 ». De plus, les penseurs de ces courants sont « des démocrates très conditionnels », plutôt méfiants vis-à-vis de la démocratie représentative. Milton Friedman, chef de file de l’école monétariste de Chicago et maître à penser des républicains américains, et ses émules, les Chicago Boys, sont proches de l’extrême droite et ont même soutenu le coup d’Etat contre Salvador Allende. Friedrich Hayek, très lu de Margaret Thatcher, considérait l’Etat providence « comme presque aussi dangereux que le communisme et le socialisme pour une société de libertés individuelles fondées sur le droit ». « La seule référence scientifique qu’accepte Hayek est la théorie darwinienne de l’évolution qui n’a aucun plan, aucun « dessein intelligent », mais se contente de sélectionner après coup ce qui est apparu et fonctionne », d’où le fait qu’il accorde « une importance majeure aux solutions et équilibres que la tradition, manifestation de la sélection naturelle dans le champ social, a établis ». Dans leur sillage, l’anarcho-capitalisme, défendu par David Friedman, fils de Milton. S’éloignant des penseurs comme Locke, Montesquieu ou Tocqueville, ils envisagent « une situation inédite du libéralisme économique sans réel libéralisme politique » : Parti communiste chinois ou Pinochet, qu’importe le régime, les violations des droits humains et le non respect de l’environnement, pourvu qu’un pays soit ouvert au marché. En ligne de mire, c’est la « capacité autocorrectrice » des sociétés libérales qui est abandonnée. Or, sans projet collectif, pas d’astronomie, de recherche fondamentale, d’études médicales sur les maladies affectant les pauvres… Pour Axel Kahn, « la déconnexion presque totale entre une économie dépendant seulement des mécanismes de marché et la poursuite du bien commun – laissé au mieux à la charge de processus démocratiques auxquels on dénie les moyens de leurs actions – est incompatible avec tout système satisfaisant pour les citoyens et, de ce fait, durable. » Il y va du succès durable de tout système économique. Et pour ce faire, un régulateur est absolument indispensable. « A nous de jouer ».

 

Par : Kenza Sefrioui

 

L’Homme, le libéralisme et le bien commun

Axel Kahn

Stock, 208 p., 18 €


La croissance oui , mais laquelle ?

La croissance oui , mais laquelle ?

Auteur : Joseph E. Stiglitz

Dans un langage simple et accessible, le prix Nobel de l’économie Joseph E. Stiglitz nous livre, Le prix de l’inégalité et ce n’est pas celui que l’on croit !

Ce livre d’économie est construit comme une chronique politique. Le récit commence par un retour sur les révolutions arabes, l’indignation des peuples et l’expansion des soulèvements populaires. Ce sentiment d’iniquité et d’injustice partagé par la majorité ne se restreint pas à ces quelques zones géographiques. En Espagne « Los indignados » font écho à  Occupy Wall street aux Etats-Unis…Partout dans le monde, des voix résonnent pour dénoncer les injustices sociales. Pour l’économiste, tous ces mouvements se rejoignent et notre système actuel est arrivé à épuisement.  

Aux Etats unis, le mouvement s’est agrandi et a choisi pour nom : Les 99 %, en référence à un article de Stiglitz « Du 1%, pour le 1%, par le 1% ».

D’Orient en Occident, le monde vit la même crise. « Les marchés ne fonctionnent pas comme ils sont censés le faire, puisqu’ils ne sont à l’évidence ni efficaces, ni stables, le système politique ne corrige pas les échecs du marché ; et les systèmes économiques et politiques sont fondamentalement injustes ».

Ceci-dit, même lorsque les marchés sont stables, le problème n’est pas résolu pour autant : le système est foncièrement inégal. C’est la crise financière qui en a fait la démonstration. La facilité avec laquelle les banquiers s’en sont sortis et la difficulté des populations à vivre a été le point de départ d’une remise en question du système en place.

Mais la crise est-elle financière ? Ou que financière ? Absolument pas. Nous vivons d’abord une crise de valeurs. « Dans le secteur financier et dans bien d’autres secteurs, la boussole éthique de très nombreux professionnels s’est déréglée. Quand le changement des normes d’une société fait perdre leur cap moral à tant de gens, cela en dit long sur cette société », commente l’auteur.

Par ailleurs nous savons que même lorsqu’il y a croissance, elle ne profite pas à tout le monde. Nous n’avons qu’à voir le taux de chômage aux quatre coins de la planète, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou dans les pays arabes. Seuls les privilégiés (les 1%) continuent d’en profiter. La majorité des peuples continue à vivre dans la pauvreté.

Ce qui pause problème aujourd’hui n’est pas l’offre mais la demande et plus exactement l’insuffisance de la demande. Stiglitz  inverse le problème : « Quand la demande globale sera suffisante pour que nos ressources soient pleinement utilisées –ce qui remettra l’Amérique au travail- l’offre va compter. C’est l’offre et non la demande qui sera alors la contrainte  ».

Il propose  par ailleurs d’augmenter les impôts pour les entreprises qui n’investissent pas et de les diminuer pour celles qui en font au lieu de la diminution d’impôts pour tous. Pour le prix Nobel de l’économie le challenge n’est pas de rétablir la croissance mais de savoir quel type de croissance à rétablir.

 

Au pays de l’inégalité, le banquier est roi

Dans ce monde où l’inégalité règne en maître absolu, il y a « sous investissement dans le bon fonctionnement de notre démocratie » et les conséquences sont graves. La politique est indexée. Tous nos maux viennent de là.  Le financement des campagnes électorales en est une des preuves les plus flagrantes. 

Repenser ce système semble urgent et nécessaire. Il est en effet, essentiel et vital pour les démocraties de limiter le rôle et l’ampleur des entreprises dans les financements des campagnes présidentielles.

Autre proposition de l’auteur : remodeler les forces du marché à partir d’un nouveau modèle politique. L’équation est simple, en voici une démonstration : « Les 99% pourraient  prendre conscience qu’ils ont été dupés par les 1%, que ce qui est dans l’intérêt du 1% n’est pas dans leur intérêt. Le 1% a travaillé dur pour convaincre la société qu’un autre monde n’est pas possible ».

Ce qui justifie le diktat des 1% a souvent été le célèbre : On gagne plus quand on apporte plus à la société. On a bien vu grâce à la crise des subprime que cela ne se justifie absolument pas et que ceux qui ont ruiné les Américains avec des prêts hypothétiques s’en sont sortis avec le plus d’argent. De toute évidence, les arguments de l’inégalité sont multiples et on la peau dure.

La financiarisation de l’économie, c’est-à-dire la croissance de la part du secteur financier dans le revenu total d’un pays a augmenté la part d’inégalité. Il devient aujourd’hui indispensable de régulariser les banques, de poser des lignes rouges, de limiter les prêts prédateurs, fermer les paradis fiscaux offshore, rendre les banques plus transparentes… en clair, arrêtez les excès. Tout le monde connaît les conséquences de ces pratiques et pourtant, elles continuent d’exister. « Nous avons vu les distorsions que la déréglementation et les subventions cachées et ouvertes de l’Etat ont infligées à l’économie : Elles ont élargi le secteur financier, mais aussi ses capacités à transférer l’argent de bas en haut. Inutile de connaître le pourcentage précis d’inégalité qu’il convient d’attribuer à la financiarisation pour comprendre qu’il faut changer de politique ».

Pour faire face à la crise, les politiques macroéconomiques et monétaires ont soutenu le principe d’inégalité. Le modèle qu’on nous a toujours vendu n’a plus lieu d’être. Aujourd’hui, ce n’est plus aux politiques de décider. Il est grand temps que les  99% prennent les choses en main et s’imposent dans le système.  

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

Joseph E. Stiglitz

Prix Nobel d’économie

LLL Les liens qui libèrent

509 pages, 250 DH 


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