Le Maroc au temps des entrepreneurs

Le Maroc au temps des entrepreneurs

Auteur : Myriam Catusse

Myriam Catusse considère le Maroc comme un laboratoire des transformations du capitalisme, et ce en suivant deux axes principaux. Le premier s’intéresse aux enjeux des privatisations en tant qu’instrument qui engendre une nouvelle génération d’entrepreneurs, au clivage entre action publique et investissements privés et à la formation de nouveaux pouvoirs dans un cadre marqué par la normalisation. Le second s’attache aux conditions de l’entrée des entrepreneurs dans l’environnement politique, à travers le rôle de groupes d’intérêt comme les Chambres de commerce et d’industrie, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), les partis politiques, les associations et les syndicats.

Dès le début trois problématiques importantes se dégagent. La première est double : d’un côté, les difficultés de l’Etat dues aux déséquilibres économiques de la balance courante de la fin des années 1970. Se posait alors la grande question des systèmes d’accumulation de richesses, de leur redistribution, tout en assurant  la pérennité du régime – n’oublions pas les deux coups d’Etat, les troubles de 1973 et le problème de la récupération des provinces du sud. De l’autre, la question des ressources, des prédispositions des différents opérateurs économiques, ainsi que leur capacité à gérer avec profit et rationalité la vague des réformes néolibérales du programme d’ajustement structurel (PAS) de 1983.

La deuxième date de 1989, quand le Parlement a adopté la loi sur les privatisations, dans la suite logique du PAS, négocié tant bien que mal avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. La troisième se résume dans une image forte : en 1996, à la suite de la difficile campagne d’assainissement,

Hassan II reçoit la CGEM avec cette phrase marquante : «Nous faisons partie d’une seule et même équipe et notre objectif commun est de gagner le défi économique, social et de la dignité du Maroc».

Un capitalisme opportuniste

De ces problématiques découlent, sur les vingt dernières années, de grandes transformations, marquées par des réformes néolibérales qui donnent au capitalisme marocain une singularité et un caractère paradigmatique. Ces transformations interpellent l’auteur par rapport à la bourgeoisie et à son rôle dans l’évolution du Maroc contemporain. Bourgeoisie «non bourgeoise», bourgeoisie «makhzénienne», antérieure au protectorat, ou «d’Etat» qui ne peut être liée qu’à un capitalisme d’Etat ? Le débat reste entièrement posé. Une chose est sûre: elle est critiquée pour ses activités de rente peu productivistes, peu industrialisantes et certainement peu entrepreneuriales.

Il est certain que les Marocains n’ont pas encore réglé la question existentielle de leur relation à l’argent, étant donné les valeurs et repères en cours sur la moralité du capital ou les pesanteurs de la culture matérielle du succès. Durant les deux dernières décennies, la formation de grandes fortunes a marqué un tournant dans l’émergence d’une nouvelle élite, constituée de grands propriétaires terriens, de hauts fonctionnaires, d’enseignants, d’industriels, d’hommes ou de femmes d’affaires et de commerçants, et qui accède au pouvoir législatif. Toutes ces catégories, largement identifiées sur le plan statistique et qui contribuent aux changements politiques, sociologiques et économiques, sont en décalage avec le concept d’entrepreneur, notion encore inexistante à la direction de la statistique du HCP et caractérisée par le clivage, pour ne pas dire le paradoxe, entre modernité et traditionalisme.

L’entreprise marocaine s’inscrit par conséquent dans une adaptation et un ajustement évolutif qui semble lent et certainement pas dans une transition radicale d’un état économique vers un autre. La preuve, c’est que ce nouveau langage autour de l’espace politique et social, de la légitimité des nouveaux pouvoirs privés face à un pouvoir public, est en train d’évoluer sous l’effet de cette manne que l’Etat a offert au secteur privé par les privatisations. Le capitalisme du Maroc est un capitalisme opportuniste, créé par l’Etat et qui continue à être soutenu par les pouvoirs publics. C’est ainsi que les industries manufacturières sont principalement dans une logique de profit des avantages liés à l’exportation, facilitée par les accords de libre-échange. Les activités commerciales et de services récemment créées sont orientées vers les besoins d’une nouvelle couche sociale, qui se forme et dispose d’un certain pouvoir d’achat.

L’impact des privatisations

Le stimulant majeur de ces changements reste le discours de Hassan II du 8 avril 1988 devant la Chambre des représentants. S’est depuis confirmée la volonté de l’Etat de transformer les préférences collectives, au profit de l’action entrepreneuriale et des vertus du privé mais dans quelle mesure cette politique qui a voulu engendrer des entrepreneurs a-t-elle été profitable au développement économique et social du Maroc ?

Les privatisations, fortement critiquées durant les années 1990, vont sortir du débat idéologique après l’arrivée de l’opposition au gouvernement (1998). On en vient même à dire qu’elles n’étaient pas imposées par le PAS ou la Banque mondiale, que c’est un «choix interne» ou encore, une «réorientation» de la politique économique.

Nouvelle question qui découle logiquement de la précédente : à qui profite la privatisation ? Ou, pour la formuler autrement,  les privatisations ne constituent-elles pas une «OPA sur le Maroc» ou plus encore «une spoliation des biens publics» par de grands groupes nationaux et des groupes privés étrangers ? Quelques années après, la réponse est évidente. Il suffit d’observer quels capitaux contrôlent actuellement les structures pétrolières, les gestions déléguées de distribution d’eau, d’électricité, d’assainissement, des ordures ménagères, l’hôtellerie, les télécommunications…

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Comment l’argent des privatisations a-t-il été utilisé ? Au départ, l’idée dominante était de l’injecter dans des projets structurants d’intérêt public. Ce fut le cas, même si les statistiques ne sont pas très précises, mais ce qui est également certain, c’est qu’il y a eu redistribution d’un grand patrimoine public à des réseaux sur lesquels s’est organisée la nouvelle autorité du pouvoir.

Parallèlement, la terminologie du management des entreprises marocaines privatisées ou non a évolué vers les concepts de «bonne gouvernance», d’«éthique», de «transparence»… et la CGEM s’est positionnée dans ce contexte comme le rempart de la crédibilisation et de la moralisation des affaires.

Avec des succès, quelques cas d’échec ou de révision des contrats avec les pouvoirs publics, les privatisations se sont inscrites dans des logiques plurielles, mettant en jeu des intérêts variés qui dépassent le contexte de l’entreprise, du fait qu’elles touchent aussi l’espace urbain, le sport, de nouvelles formes de mécénat, avec une vision, peut-être démagogique, qui tente de minimiser les risques sociaux et de s’intégrer dans une cogestion de la pauvreté, conférant à l’entreprise une image de citoyenneté.

Myriam Catusse voit dans l’annonce par le roi Mohammed VI, en mai 2005, de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) - un an après les attentats de Casablanca - un signe «des ajustements substantiels de l’économie politique du royaume en matière de réorganisation de la gestion des risques sociaux».

Vers un Etat de droit…

Restait à mettre en place un Etat de droit pour les affaires et à s’engager dans des perspectives de normalisation. C’est dans ce cadre que s’inscrit la Lettre royale au Premier ministre de juin 1993 où, annonçant le projet de réforme de la Constitution de 1996, Hassan II affirmait : «Nous avons voulu que cet Etat moderne soit un Etat de droit, où la loi est au dessus de tous et inspire confiance à tous;  un Etat qui garantit les libertés et se démarque de toutes pratiques ou légalisations contraires aux Droits de l’homme».

Il s’agissait par conséquent d’établir la stabilité et le climat de confiance nécessaires au développement du marché, d’où un arsenal juridique constitué de la charte des investissements, du nouveau code du commerce, de la loi sur la société anonyme, de celle sur la concurrence ou encore de la loi instituant les tribunaux de commerce, et la signature, en août 1996, à la fin de la campagne d’assainissement, du «Gentleman’s agreement» entre le ministre de l’Intérieur et la CGEM. Ce document, aussi technique que politique, reconnaissait la légitimité de l’organisation patronale et symbolisait clairement l’entrée en politique des entrepreneurs.

En effet, durant cette dernière décennie, la CGEM a accompagné certains changements majeurs. Son pouvoir s’est adapté aussi bien à la période du PAS qu’à la période de l’assainissement, et on peut même affirmer que les structures sociales de cette organisation se sont consolidées. Ensuite, les héritiers des grandes familles du Souss et de Fès ont modernisé les activités de leur famille à la suite de leurs études en Europe ou en Amérique du nord, et ces «golden boys» affichent actuellement leur réussite. Enfin, nous assistons à une accentuation de la concurrence qui a poussé les PME–PMI à s’adapter tant bien que mal et les grandes structures à envisager leur évolution dans un espace de plus en plus mondialisé, profitant de nouvelles relations avec l’administration publique, de nouvelles sources d’accumulation et de la diversification de leurs activités.

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Durant cette période, la CGEM, qui se veut le pivot de ces changements, a dû aussi se transformer. D’un «club de patrons» très proche des pouvoirs publics, elle se veut de plus en plus une organisation installée, prétendant représenter les intérêts du patronat et de l’entreprise, mais sans clivages malgré les divergences entre les intérêts des grands groupes et ceux, très différents, des PME. Sur la même période, les chambres de commerce et d’industrie, qui avaient sombré dans une certaine morosité, se sont lancées dans une trop lente réforme, compte tenu des changements rapides que connaissait le pays. Un double enjeu pour ces deux structures: laquelle d’entre elles allait le mieux représenter les entrepreneurs et réhabiliter l’image de l’entreprise ? Mais aussi, à un moment où s’engageait le dialogue social, laquelle pouvait conquérir le leadership au niveau de la représentativité sociale ?

Avec de nouvelles ressources, une nouvelle vision et des positions plus claires et plus déclarées, la CGEM, malgré ses conflits internes, commençait à susciter le doute sur ses liaisons dangereuses et sur la distance qu’elle devait garder entre économique et politique. C’est en 1998, que les dirigeants de cette organisation ont précisé les missions qu’ils entendaient assumer dans un document intitulé Stratégie et Plan d’action. Outre les missions classiques de représentation des membres et de concertation avec les administrations, la CGEM s’attribuait trois autres missions qui semblent plus politiques qu’économiques : une mission d’interlocuteur, auprès des pouvoirs publics, des partenaires sociaux ou des instances internationales. Avec cette nouvelle attribution la CGEM est mandatée aussi bien localement qu’internationalement, d’où son rôle dans le dialogue social ou lors des accords internationaux de libre-échange, par exemple ; une mission d’animateur, dans les domaines de la conceptualisation, de la modernisation, de la prestation de services, ce qui lui attribue le rôle stratégique «d’éclaireur et de pédagogue». Enfin, un rôle de dynamisation du partenariat et d’attraction des investisseurs étrangers. 

De ces trois missions et des pratiques qui en ont découlé, on peut constater un passage d’une lutte des classes à une conception fondée sur le dialogue social, qui a fait passer le Maroc d’un «pays des privatisations à un pays des privations», a entraîné des effets sociaux très dangereux, dans des domaines aussi importants que l’éducation, l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, la santé, le pouvoir d’achat, la culture, le sport… en un mot tout ce que l’on intègre dans l’indicateur du développement humain. Ainsi, alors que le pays connaît une dynamique récente, on n’a pas relayé les réformes issues du PAS et des privatisations par de nouveaux modes de régulation du rapport salarial, mais on s’est plutôt orienté vers une logique de flexibilité inspirée des politiques «thatchériennes et reaganiennes» du début des années 80.

Avec cette nouvelle génération d’entrepreneurs à l’assaut du politique, le Maroc passe avec une particulière singularité à «l’économisation de la représentation politique». Du coup, 39% des 325 élus à la Chambre des représentants en 1997, et 41% des 270 élus à la Chambre des conseillers dans les différents collèges électoraux sont issus du monde de l’entreprise ou des affaires. En 2002, les entrepreneurs, professions libérales et cadres d’entreprise représentent 55,97% de la Chambre des représentants, répartis entre toutes les formations politiques et témoignant d’un début de la prééminence des élites économiques dans le champ politique marocain.

Enfin, Myriam Catusse constate que le Maroc est «au diapason avec l’agenda néolibéral» et affirme : «Les réformes mises en place depuis plus de vingt ans dans les arènes de la politique économique se réclament des dogmes du développementalisme néolibéral». Une question reste posée : le fossé qui est en train d’éloigner les nantis des démunis, ne met-il pas le Maroc face à de graves incertitudes ?    

 

Par : Noureddine Cherkaoui


Face aux conséquences de la globalisation

Face aux conséquences de la globalisation

Auteur : Shana Cohen, Larabi Jaidi

Le travail entrepris par la sociologue Shana Cohen, déjà auteur d’un remarquable essai sur la classe moyenne au Maroc, et l’économiste Larabi Jaïdi, à propos des conséquences de la globalisation sur le Maroc, est passé quasiment inaperçu. Cet essai synthétique fait le lien entre les faibles indicateurs sociaux, les résultats mitigés de la libéralisation des marchés, le soutien des bailleurs de fonds, plutôt optimistes, et l’indifférence de plus en plus inquiétante à propos des réformes politiques.

Le lien est finement établi entre la centralité des réformes économiques, la difficulté qu’affronte l’Etat dans l’application des politiques de développement et la contestation sociale (islamistes, amazigh, etc) qui en découle. Les auteurs estiment qu’il est temps d’affiner les mesures d’analyse. Au lieu de s’en tenir au PIB, ils proposent de zoomer sur les revenus et les salaires. C’est ce qui permet de voir comment chacun (et pas seulement tous, grosso modo) pourrait s’intégrer dans la mondialisation au lieu d’en subir les foudres et de se taire.

 

Par : Driss Ksikes


Le Capitalisme du désastre

Le Capitalisme du désastre

Auteur : Michel Peraldi

On ne compte pas moins de trois mouvements intellectuels qui, dans le dernier siècle, ont porté le nom d’Ecole de Chicago. L’un concerne l’architecture, au début du XXe siècle, et l’invention de la modernité verticale, le second, à la même époque, concerne l’invention de l’anthropologie urbaine, le troisième enfin concerne cette mouvance économique qui réinvente, en pleine guerre froide et sur fond de référence à Smith et Ricardo, le «nouveau libéralisme». Cette théorie économique est aujourd’hui largement passée aux commandes du monde en plaçant ses conceptions et ses experts aux manettes des grands Etats, comme à celles des grandes machines transnationales, FMI et Banque mondiale surtout. Le fondateur de cette «école» est un certain Milton Friedman, prix Nobel d’économie en 1976. Ses affiliés les plus connus se nomment J.D. Sachs, notoire entre autres pour le rôle qu’il a joué en Pologne dans le grand retournement néolibéral de Solidarnosc et, en Russie, dans le putsch libéral d’Eltsine, ou encore Hayek, très actif dans les années 80 en Amérique du Sud. Le credo néolibéral de cette école est assez simple. Pour redresser une économie, il faut la déréglementer et notamment défiscaliser les profits, réduire en les privatisant les dépenses de l’Etat, enfin concentrer les dépenses publiques sur l’économie, c’est-à-dire réduire jusqu’au politiquement tolérable le budget social de l’Etat.

La  machine de guerre friedmanienne

Comme le montre Naomi Klein, cette conception n’est pas, contrairement à ce que certains de ses tenants aussi ont voulu faire croire, une théorie de l’après communisme, et accessoirement une pensée libérale qui a su faire pendant au socialisme. C’est d’abord, dit l’auteur, une machine de guerre contre le keynésianisme, contre une conception de l’Etat comme puissance régulatrice de l’économie et comme puissance de répartition des bénéfices du capitalisme. Allende n’était pas un marxiste, pas plus que Gorbatchev ou Walesa, parmi d’autres victimes célèbres de cette offensive théorique et politique. L’ennemi de Friedman,  c’est la démocratie économique, plus que le communisme. C’est là en effet la seconde partie de la thèse de Naomi Klein, celle qui donne son titre à l’ouvrage. Les «Chicago boys», en effet, sont sans illusion sur la capacité des peuples à comprendre les bienfaits de leur modèle. Il faut donc l’imposer et, pour l’imposer, agir violemment et brutalement sur un plan politique et psychologique, pour frapper les esprits et affaiblir l’Etat. Cette «stratégie du choc» prend plusieurs formes, celle brutale du coup d’Etat, type Pinochet au Chili, celle plus soft de la politique de l’urgence, type Thatcher, Eltsine, et d’autres, celle de la guerre éclair, façon intervention américaine en Irak, dernier mais non des moindres avatars de cette stratégie ; ou encore, quand la nature elle-même donne un coup de pouce aux économistes en faisant table rase, comme en Louisiane ou au Bangladesh. Il faut savoir alors utiliser ces opportunités pour établir le modèle friedmanien.

Dénoncer le rôle des Chicago boys

Telle est en substance la thèse, car c’en est une, de Naomi Klein, et ce qui apparaît alors comme une  véritable entreprise de critique à charge contre ce mouvement et cette pensée. Loin de se cantonner à une critique théorique, voire académique, de ce qui pourrait n’être qu’un débat d’idées, Naomi Klein dresse un portrait à charge des acteurs, de chair et d’os, met en évidence leur rôle réel et concret dans les opérations, les coups d’Etat, leur engagement auprès des politiques, les descend en somme de leur piédestal universitaire, autant qu’elle les sort de l’ombre discrète des cabinets et des officines où ils se tenaient cachés. Oui, Friedman ne s’est pas contenté de conseiller discrètement et par lettre ouverte le général Pinochet, il est allé le voir, s’est longuement entretenu avec lui, et ce, un an avant le coup d’Etat, le tout préparé par un ancien élève chilien de ladite école, futur ministre de l’Economie de ce même général. Dans son acharnement à mettre ainsi en évidence le rôle concret, stratégique des Chicago boys, Naomi Klein revisite alors quelque trente années de la récente histoire du monde, et met en relation une série de chocs et d’événements dont nous n’avions peut-être pas, ou pas complètement, perçu la relation et la cohérence. Nous savions par exemple, sans aucun doute, que Thatcher a protégé le général Pinochet jusqu’à l’accepter en exil, et même qu’elle nourrissait pour lui quelque sympathie. Naomi Klein va plus loin, et nous apprend  que, non seulement ils partageaient les mêmes conseillers, issus de l’Ecole de Chicago, dont Sachs et Hayek, mais que l’une s’est fortement inspirée de l’autre dans son action économique. Le processus est identique pour la Russie d’Eltsine – même s’il paraît un peu étrange de faire de Gorbatchev une sorte d’Allende russe -, la Pologne ou la Bolivie.

 

Une participation musclée au renouveau de la sociologie économique

Le livre de Naomi Klein n’est certainement pas ce que la «nouvelle sociologie économique» reconnaîtrait de plus épistémologiquement correct. Trop événementiel, trop journalistique, parfois un peu «grosse ficelle». Il n’empêche qu’à mon avis, ce livre participe bien de cette révolution tranquille, inconnue du plus grand nombre, par laquelle nous sommes en train de repenser l’analyse économique, en considérant les faits économiques comme des faits sociaux. Or, cette perspective souffre à mon sens aujourd’hui de trop d’épistémologie et de moindre empirie. Il serait sans doute un peu abusif et imprudent de comparer Naomi Klein à Karl Polanyi. Il n’empêche que son livre, par son aspect à la fois tellurique et descriptif, participe à sa manière de ce renouveau. Et ce n’est pas le moindre de ses mérites que de le faire non seulement dans un langage simple, accessible à tous, mais plus encore en mettant en scène et en intrigue les mouvements très théoriques dont elle fait le procès. Car procès il y a, à charge, avec les excès et les dérapages de ce type d’entreprise. Rappelons à nos très soft professeurs d’économie que Marx, comme Smith ou Polanyi savaient manier l’insulte et l’indignation, sans que la rigueur de leur pensée en pâtisse. Car pensée il y a aussi dans le livre de Naomi Klein, volonté de comprendre anthropologiquement les ressorts profonds de ce «capitalisme du désastre» dont elle décrit les effets. Depuis la crise du marxisme sur fond d’incapacité patente du socialisme scientifique à se constituer en alternative politique et économique au libéralisme, la pensée libérale en économie s’est imposée dans le paysage, moins par l’efficience de ses modèles et la pertinence de ses catégories que faute d’adversaire sérieux. Une alternative se dessine aujourd’hui de laquelle, à mon sens, avec ses emportements et ses maladresses, le livre de Naomi Klein participe. Car décrire un «capitalisme du désastre» suppose en amont que l’on pense le capitalisme non comme une mise en ordre de l’économie, une rationalisation, mais tout au contraire comme une forme parasite de désordre et de vampirisation, de confiscation et de mise en déséquilibre de l’économie dans la société. Une confiscation qui commence par une première ruse intellectuelle, celle qui consiste à penser l’économie hors du monde social, hors des désirs, des passions, des classements. Aristote ou Ibn Khaldoun, entre autres, le pressentaient, Smith l’évoque, Marx le théorise et le manque, Bataille, Guattari, Deleuze et plus récemment Hardt et Negri prennent au sérieux cette idée fondatrice selon laquelle le capitalisme n’est pas un ordre et encore moins un ordre naturel et le seul possible, mais une force, une «entreprise» de colonisation et de soumission de l’économie, et une force qu’il faut alors dominer, assujettir, capter, bien plus qu’il ne faut la libérer ou la dégager des contraintes. Le livre de Naomi Klein appartient à cette tradition sans école, et il a l’immense vertu de le faire simplement, avec ce qu’il faut en la matière de description et d’indignation.

Les catastrophes ne sont pas seulement des accidents de l’histoire 

Un point pour conclure sur la «méchanceté» de l’ouvrage à l’égard de ce bon monsieur Friedman et des Chicago boys, qui ne manque pas d’indigner un certain nombre d’universitaires et d’économistes «sérieux». Certes, il n’est pas question dans le livre de leur donner la responsabilité des exactions de Pinochet, des désastres sociaux du thatchérisme et autres catastrophes, dont celle évidemment du brutal retour de la Russie en son Moyen Age. Il s’agit tout simplement, d’une part de mettre en évidence les fondements économiques de ces désastres et les logiques d’intérêts qui les provoquent, d’autre part de rappeler que ces entreprises furent pensées, organisées, programmées même. Rappeler en somme que ces catastrophes ne sont pas seulement des «accidents de l’histoire» dus à la folie de quelques malades mais qu’elles sont au contraire pensées comme progrès, rationalité, selon les préceptes de modèles économiques et de préconisations dont certains intellectuels, les Chicago boys, sont les artisans. A ceux qui pensent que c’est là une responsabilité excessive, une charge trop lourde à porter pour ces pauvres universitaires, il faut rappeler que, parce qu’on les accusait d’avoir, par écrit, avoué leur sympathie et cru un moment en la violence révolutionnaire, pour l’avoir dit sans y participer, ces vingt dernières années, un certain nombre d’intellectuels de gauche ont payé de leur liberté, en Italie, en Amérique du Sud, cette «responsabilité». Le soutien, même théorique à la violence libérale, car violence il y a, tout aussi mortelle et destructrice que la violence révolutionnaire, sinon plus, vaut prix Nobel.

Encore une fois, il faut reprocher au livre ses excès, ses emportements. Le premier chapitre par exemple, qui s’emploie à montrer de façon un peu laborieuse que la torture moderne est l’invention d’un psychiatre canadien financé par la CIA qui «fourgue» ensuite le modèle à Pinochet, est ainsi parfaitement inutile, agaçant même avec son pathos et ses clichés (la victime des expériences que l’on retrouve et interviewe, le médecin fou, prêt à tout pour financer ses expériences sur cobaye humain, etc..). Demandons l’indulgence aux lecteurs ; le débat qu’ouvre le livre, la relecture qu’il opère de notre modernité économique et des tempêtes que notre monde vient de vivre, le mérite.

Par : Michel Peraldi


Hicham Benjamaâ

Driss Ksikes

Noureddine Cherkaoui

Taib Berrada

Economia annuelle

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Les dossiers Economia

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