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Ahmed Lahlimi

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Renato G. Flôres Jr.

Said Dkhissi

Giovanni Grevi

Les cygnes noirs en finance

Au détour d’un couloir de l’école, je tombe nez à nez avec la formule du modèle d’évaluation des actifs financiers (ou MEDAF) qui permet d’apporter une estimation de la valeur théorique d’un actif financier. Ce même modèle que j’ai appris à l’université il y’a quelques années continue d’être enseigné à des centaines de milliers d’étudiants de par le monde malgré toutes les critiques qui lui sont faites, notamment en ce qui concerne l’évaluation du risque.

 

Finance en quête de légitimité

Finance en quête de légitimité

Auteur : Mohamed Oubenal

 

Dans une riche thèse de sociologie économique, le chercheur Mohamed Oubenal souligne l’importance des réseaux et des discours marketing dans la légitimation de produits financiers.

 

« La finance n’est pas seulement une affaire d’argent et d’extraction de plus-value, c’est aussi une affaire d’acteurs engagés qui donnent un sens à leurs activités et qui créent un univers financier doté d’une certaine autonomie relative ». C’est sur cet écosystème que s’est penché, pour sa thèse en sociologie soutenue à l’Université Paris Dauphine, Mohamed Oubenal. Aujourd’hui chercheur à l’IRCAM, il s’est spécialisé dans la sociologie économique et l’analyse des réseaux et s’intéresse à la façon dont les acteurs de la finance produisent un discours pour légitimer leurs produits. Il prend pour exemple un produit financier récent, les Exchange Traded Funds (ETF), développé en France dès 2000, conçu « pour être un produit financier simple, liquide, transparent et à faible coût » qui s’est rapidement complexifié. Les ETF ont bénéficié d’une importante dimension promotionnelle, même si les risques liés n’ont pas été évoqués avant la crise de 2007-2008, puis ont été remis en cause et délégitimés à partir de 2011, suite aux rapports d’institutions internationales. Mohamed Oubenal est allé à la rencontre des acteurs de ce marché, s’est imprégné de leur langage, a assisté à nombre de conférences, mené une soixantaine d’entretiens avec des traders, investisseurs professionnels, journalistes, etc., et s’est plongé dans plus de mille articles de presse publiés entre 2001 et 2008.

 

Infrastructures relationnelles

 

Il s’appuie sur les travaux des auteurs néo-institutionnalistes qui étudient les règles, les normes et les représentations symboliques, en se concentrant sur les aspects cognitifs et culturels plus que sur la dimension structurale, et s’intéressent au niveau méso, intermédiaire entre le micro et le macro. En préface, le professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, Centre de sociologie des organisations au CNRS, Emmanuel Lageza affirme que cet ouvrage montre le « très gros travail relationnel et symbolique » réalisé : « La stabilité et le calme apparent de ce marché financier spécifique sont construits par de très gros efforts de coordination de la part de tous ces professionnels de la finance. » En se penchant sur les milieux sociaux, les interdépendances entre les acteurs et les actions collectives qui structurent ce champ, Mohamed Oubenal fait apparaître l’importance du statut social d’une part, et de l’autre les logiques de coopération entre des émetteurs concurrents. « Le processus social de légitimation passe par trois principales modalités : la création de niches sociales où se déploie la coopération entre entrepreneurs rivaux ; les logiques de contrôle social exercé sur les récalcitrants qui risqueraient de délégitimer certaines formes d’action collective ; et l’apparition d’un ou plusieurs acteurs disposant d’un statut social suffisant, central ou particulier, permettant de valider et d’autoriser certaines formes de légitimité plutôt que d’autres. » Dans un deuxième chapitre très détaillé sur le fonctionnement des ETF, l’auteur souligne l’importance des rapports de gré-à-gré dans l’exécution des ordres. Dans ces marchés tout sauf anonymes, brokers, traders et émetteurs se connaissent bien et la ressource « information » est stratégique entre eux, que ce soit pour les acteurs promoteurs (sociétés de bourse, banques d’investissement ou gérants d’actifs), les investisseurs particuliers ou professionnels, les autorités de régulation, et les acteurs diffuseurs (organes de presse et organisateurs de conférences). Dans ce dispositif, Mohamed Oubenal étudie les pratiques de lobbying, les partenariats qui construisent une « communauté ETF », niche sociale destinée à limiter la concurrence en vue des intérêts communs (« la croissance du marché des ETF »), mais aussi les jeux d’échange d’information.

Il insiste également sur le fait que le processus de légitimation est indissociable des modalités de contrôle social. C’est le cas notamment de la presse spécialisée, qui subit de manière formelle ou informelle des rappels à l’ordre voire des sanctions. Mohamed Oubenal pointe la hiérarchisation non anodine des connaissances sur les produits financiers, surexposant actions et services au détriment des dérivés de crédit : « Les parties les plus complexes et souvent les plus importantes, en termes de risques, sont ignorées ou passées sous silence, sauf lorsqu’elles provoquent des crises majeures. » Il souligne que de plus en plus de journalistes spécialisés, issus d’écoles de commerce et d’instituts d’études politiques, ont déjà des contacts forts dans le monde de l’économie et de la finance, et remarque la progression du nombre d’attachés de presse dans les entreprises. Il pointe le poids des budgets publicitaires, mettant les journaux « en situation de dépendance ». Pire, « l’attribution aux journalistes de tâches commerciales a eu un impact sur leur métier puisqu’ils intègrent facilement une logique de profit et leurs directions évaluent, à présent, non seulement la qualité de leurs articles mais également l’importance des annonceurs qu’ils ramènent ». D’où ce témoignage éloquent de responsables de communication auprès d’émetteurs d’ETF : « Avant, quand il y avait les journalistes dans un monde et les commerciaux dans un autre, cela posait problème. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas, le journaliste entretient lui-même des relations avec les clients, donc c’est plus facile pour nous ». Les règles, intériorisées, ne sont plus considérées « comme des contraintes externes imposées par les émetteurs, mais plutôt comme des critères personnels de rédaction d’articles ». Mais plus que la presse spécialisée, c’est l’institution académique Edhec-Risk qui constitue le Graal de la légitimité : dans la dernière partie, Mohamed Oubenal étudie la rivalité de quelques acteurs en position hégémonique pour s’y adosser. Mais ces logiques de polarisation du milieu permettent aussi la production de stratégies qui ébranlent le milieu.

Cette étude, riche et précise, fait apparaître des mécanismes de pouvoir importants et complexes. C’est également un plaidoyer pour un encadrement de la finance « afin que celle-ci soit plus responsable ». Mohamed Oubenal suit l’Observatoire pour l’innovation responsable propose d’appliquer à ce domaine le principe de précaution qui existe dans le domaine du nucléaire ou des médicaments : tester un produit à petite échelle pour en mesurer les conséquences et le calibrer. Et il plaide pour un renforcement du contrôle des régulateurs sur le marché du contenu, afin qu’il y ait plus de transparence et une meilleure information sur les risques. Un ouvrage qui pose des questions d’utilité publique.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

La légitimation des produits financiers, le réseau de promotion des exchange traded funds (ETF) en France

Mohamed Oubenal

Éd. EMS, Questions de société, 232 p., 24,50 €


Algérie, transition vers l’incertain

Algérie, transition vers l’incertain

« L’Algérie sera le Japon de l’Afrique en l’an 2000 », aimait à dire Belaïd Abdesselam voici quarante ans. La confiance qu’avait le chef de l’état en son ministre de l’industrie n’était guère partagée par le petit peuple qui l’avait affublé du sobriquet de ministre de la gazouz. « L’Algérie va donner une leçon de démocratie au Maroc et à la Tunisie » confiait le Général Larbi Belkheir, directeur du cabinet présidentiel, en juin 1991. Ce même été Sid Ahmed Ghozali déclara vouloir vendre Hassi Messaoud aux étrangers, alors qu’il ne faisait qu’entériner les propositions de libéralisation du secteur hydrocarbures préparées par l’ancien ministre de l’énergie, Sadek Boussena. Encore une prophétie qui ne s’est pas réalisée. ...

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Home sweet home, mais comment ?

Home sweet home, mais comment ?

Auteur : Mona Chollet

La journaliste Mona Chollet se penche sur la notion d’intérieur et y trouve les échos des préoccupations économiques et sociales contemporaines.

 

« Trois heures du matin, par une nuit de janvier. Étendus côte à côte sous une grande couverture matelassée, impeccablement bordés, offrant une image de conjugalité paisible, leurs effets personnels à portée de main, ils dorment. Mais les bonnets dont ils sont coiffés ne relèvent pas d’une coquetterie vieillotte qu’expliquerait leur âge : leur lit est encastré dans une entrée d’immeuble ». Cette scène, hélas trop familière aux habitants des grandes villes, souligne l’absence terrible d’une maison, d’un chez soi, et ses conséquences dramatiques. Or, quoi de plus politique que l’intimité, en effet ? La journaliste et essayiste Mona Chollet, auteure du remarquable Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine (Zone, 2012, http://www.economia.ma/fr/numero-17/kq/sois-mince-et-tais-toi) poursuit son analyse des échos de l’aliénation dans les sphères intimes. Chez soi, une odyssée de l’espace domestique commence sur un éloge des casaniers. La question est tout sauf légère. Car apprécier le repli sur son intérieur, donc sur soi, cela implique un certain rapport à l’espace, à la connaissance (via tout un art des bibliothèques), à la solitude – un moment pour « s’affranchir du regard et du contrôle social »… Or, que signifie habiter sa maison à l’heure où toute une industrie « nous vend de la félicité domestique jusqu’à l’écœurement », où l’injonction est justement non pas d’habiter, mais de consommer, avec ce que cela implique d’exigence de rendement, de sacrifice et de « consolation dans le seul domaine de la consolation » ? À l’heure surtout où la vie de la majorité des gens est pulvérisée par les contraintes d’une économie dominée par le néolibéralisme et par la crise ?

 

Habiter en temps de crise

 

La réflexion de Mona Chollet se construit en étoile, par thématiques, toutes bien entendu reliées entre elles par la question du chez-soi. L’auteure interroge d’abord le rapport entre espace public et espace privé et les transformations que cette distinction subit à l’âge du virtuel et des réseaux sociaux qui font reculer les « possibilités d’autarcie », sans pour autant se situer dans le rejet ni la condamnation de cette intrusion d’« une foule dans [s]on salon ». Mais l’essentiel de sa réflexion se concentre surtout sur les aspects économiques du problème. Pour beaucoup, la question du logement est hautement problématique, en raison du coût de l’habitat. Quand « un job ne garantit plus un toit », quand « les pouvoirs publics n’ont anticipé ni l’augmentation de la population, ni l’allongement de l’espérance de vie, ni le divorce d’un couple sur trois », quand il y a une forte pénurie de logements et que l’accès à la propriété devient réservée à une infime minorité, quand se séparer de son conjoint implique de vivre dans la misère, le mal logement constitue une entrave réelle à l’épanouissement des gens. Autant  d’opportunités gâchées. Mona Chollet aborde ensuite la question du temps et surtout de sa confiscation. Comment habiter une maison quand le peu de temps laissé par les transports et les horaires de travail éclatés, doit être consacré au ménage et ne peut être consacré à des rituels reposants ? Et l’auteure de dénoncer cette « volonté d’exploiter la main-d’œuvre aussi complètement que possible » dans le capitalisme le plus dur et cette dictature de l’efficacité qui lui sert d’idéologie, où tout est « transformé en une ressource qu’il s’agit de valoriser ». Elle plaide pour un revenu garanti, qui couvrirait les besoins essentiels de chacun et leur permettrait de refuser des emplois dégradants, trop mal rémunérés ou dépourvus de sens.

Un chez-soi, cela pose encore le problème des rapports entre les sexes, notamment autour de la question stratégique du ménage, qui pose aussi celle des inégalités et de la « modernisation de l’exploitation ». « La société dans son ensemble, tout en voulant se croire égalitaire et démocratique, et en prétendant donner les mêmes chances à chacun, continue de reposer pour son entretien sur la consommation de certaines catégories de population – en l’occurrence, les travailleurs peu qualifiés ou sans papiers ». Mona Chollet se penche ensuite sur la question des modèles sociaux et du bonheur familial, notamment des rôles imposés plus ou moins insidieusement aux femmes, dont les choix se trouvent largement conditionnés par l’image de la ménagère et de la mère. « C’est bien à elles qu’il faut vendre la famille, car ce sont elles qui ont le plus à y perdre », en raison du « déséquilibre du bénéfice conjugal ». Elle ironise sur le phénomène américain des « bridezillas », ces pathétiques créatures qui ont tout planifié de leur cérémonie de mariage, depuis les fleurs jusqu’aux tenues de leurs demoiselles d’honneur… avant même d’avoir rencontré le fiancé ! Mona Chollet revient sur l’histoire de l’assignation des femmes au foyer, « par le chantage au bien-être de l’enfant ». Elle souligne l’existence d’autres formes de vie commune que celles du couple hétérosexuel et de la famille nucléaire : personnes seules, couples sans enfants, familles monoparentales, familles recomposées, colocations intra et transgénérationnelles, etc., et rappelle ainsi que la maison est un « moule psychologique », « par les configurations relationnelles » qu’elle permet. Enfin, la maison, c’est le lieu de l’imaginaire, des fantasmes. Mona Chollet s’en prend aux magazines qui créent de la frustration – et non de la révolte – en étalant complaisamment « le mode de vie des riches ». Elle s’en prend aussi aux architectes stars dont l’essentiel de la production s’adresse à quelques privilégiés : « Lorsqu’il arrive à ces grands noms de construire pour le citoyen lambda, à l’occasion d’une commande publique, ils semblent se soucier aussi peu du contexte dans lequel leur bâtiment prend place que des gens appelés à y évoluer ». En regrettant que l’espace habité soit, selon les mots de l’architecte Karim Basbous, « le grand refoulé de la culture contemporaine » et que les grandes réalisations architecturales ne soient envisagées que du seul point de vue de l’art contemporain, elle souligne la sagesse de la tradition japonaise, à la fois écologique, fonctionnelle et élégante, qui fait la part belle au passage du temps. Une réflexion riche et stimulante.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Chez soi, une odyssée de l’espace domestique

Mona Chollet

Éd. La Découverte, Zones, 328 p., 17 €


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