Les capitalismes, les injustices et la migration en compagnie de Branko Milanovic
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Les capitalismes, les injustices et la migration en compagnie de Branko Milanovic

L’économiste Branko Milanovic est toujours agréable à lire. Il témoigne d’une culture particulièrement ouverte, n’hésitant pas à interroger Aristote, Frantz Fanon, Frederich Engels , John Rawls, AmartyaSen et bien d’autres opinions, réflexions, ou éclairages, aussi divers et contradictoires, pour diagnostiquer le monde économique et ses perceptions. Qu’est ce qui fait l’actualité des idées de cet auteur ? Milanovic a travaillé assidument pendant de longues années sur les inégalités de revenus. Il a été pendant une longue période à la Banque Mondiale, et continue aujourd’hui son parcours académique à New York au Graduate Center de la City University, toujours avec les mêmes préoccupations  de base : les inégalités et la précarité des populations. Comme Paul Krugman et d’autres,  il est membre associé du LIS (Luxembourg Income Study), une institution qui produit une base transnationale de données microéconomiques sur les revenus, utile à la recherche en sciences sociales.

Statisticien chevronné, il a consacré-à travers l’évolution de ses recherches- deux idées qui sont en train de devenir aujourd’hui les clés pour des réponses valables aux problèmes de notre époque. La première concerne les inégalités mondiales (ou globales), la seconde repose sur la première et concerne la question migratoire comme phénomène « naturellement » issu de ces inégalités et de la globalisation (mondialisation)en cours.

The Future of the System That Rules the World

 Son dernier ouvrage s’intitule “ Capitalism, Alone: The Future of the System That Rules the World”, (Septembre 2019), un livre qui explique minutieusement le processus économique planétaire qui a fini par amener la suprématie du capitalisme sous sa version globalisée. Faisant l’inventaire des variétés de celui-ci, il se demande : quelles sont les perspectives d'un monde plus juste maintenant que le capitalisme est la seule référence ? A travers sa réflexion, pesant les valeurs et les effets de ce capitalisme, il estime que l’humanité a eu un prix moral à payer, puisqu’elle traite désormais le succès matériel comme son but ultime. Il souligne aussi que ce système triomphant n’offre aucune garantie de stabilité. Aussi, tout en insistant sur la nature spéculative de ses prévisions, gardant beaucoup de modestie, il considère que le capitalisme globalisé est un système humain. Et à ce titre,  ce sont donc des humains, à travers leurs choix qui vont définir son évolution ultime.

 

Mondialisation et égalité des chances

Quelques mois auparavant, au printemps de la même année,  Branko Milanovic avait publié la version française de son ouvrage, Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultras-riches et l'égalité des chances (Paris, La Découverte, 2019, 288 p). Cet ouvrage est préfacé par Thomas Piketty. L’auteur y explique brillamment que 14 % de la population seulement, se situe   entre les 25 % de moins ou de plus du revenu moyen universel, et c’est ce que les experts conviennent de qualifier de classes moyennes, dans un système mondial fortement inégalitaire, Milanovic a ainsi identifié les grands gagnants de la mondialisation (les 1 % les plus riches des pays riches, les classes moyennes des pays émergents) et ses perdants (les classes populaires et moyennes des pays avancés)!

En 2016, il avait publié en anglais, Global Inequality A New Approach for the Age of Globalization (Cambridge, Harvard University Press, 2016).Il développe dedans en détail les assises théoriques et conceptuelles de l’inégalité dite globale, intégrant les diverses composantes de celle-ci. En tout cas, déjà à cet époque, il avait une longue liste de contributions parmi lesquelles on pourra citer : « Global incomeinequality : the pasttwo centuries and implications for 21st century » en automne de 2011 et surtout “The Haves and the Have-Nots » en 2010.

Le plus haut niveau d’ inégalité de l'histoire humaine 

Ce tour d’horizon montre l’intérêt que les travaux de Branko Milanovic consacrent à la perspective historique ainsi qu’au rôle des Etats nationaux dans la configuration du monde économique dans ses diverses relations à l’échelle planétaire.  Dans l’ensemble de ses écrits récents, on peut relever une continuité et une cohérence impressionnantes. Il constate, chiffres à l’appui, qu’ environ 9% de la population mondiale reçoit la moitié du revenu mondial (ou consomme la moitié des biens et prestations de service). Il dit : « C'est certainement ou presque le plus haut niveau d’ inégalité jamais enregistré dans l'histoire humaine ». Selon les travaux de Branko Milanovic,l’inégalité dite globale était en 1870 composée presque en à parts égales, l’une reposant sur la localisation géographique des personnes, l’autre sur l’appartenance à des classes sociales différentes. Il y a eu, depuis, un cheminement au cours duquel la composition des inégalités mondiales a changé, d’abord dominée par des différences de revenu au sein d’un même pays (différences de «classes») elles sont passées aux différences de revenus entre pays («localisation»). Aujourd’hui, plus des 3/4 des inégalités mondiales sont dues aux différences entre pays. Les 50% de la population mondiale les moins nanties reçoivent 6,6% du revenu global de l’humanité. Alors que le top 1% de la population mondiale reçoit environ 13% du revenu total soit 6 millions de personnes du haut qui détiennent autant que plus de 3 milliards de personnes moins nanties. Les divisions mondiales entre les pays sont plus lourdes que les divisions sociales à l’intérieur des pays.

 

Revenu des plus riches exprimé en revenu des millions de plus pauvres

Paraphrasant Engels qui écrivait en 1847, «nous sommes pour le libre-échange, car par le libre-échange toutes les lois économiques, avec leurs plus étonnantes contradictions agiront à plus grande échelle, sur une plus grande étendue de territoire, sur le territoire de la terre entière; et parce que de l'union de toutes ces contradictions en un seul groupe où ils se trouvent face à face, résultera la lutte qui aboutira elle-même à l'émancipation du prolétariat. Milanovic constate avec une note de dérision que nous vivons dans un monde très éloigné des prévisions marxistes.

Que les pays pauvres deviennent riches ou que les pauvres des pays pauvres s’installent dans des pays riches !

Autre idée clé et qui le sera encore assurément dans le contexte mondial succédant aux péripéties de la pandémie en cours, se trouve en filigrane dans la plupart des travaux de Milanovic, le problème relatif à la migration. A ce propos, il met en relief des aspects flagrants : La citoyenneté est-elle une rente, un loyer? Si la plupart de nos revenus sont déterminés par notre citoyenneté, alors il y a peu d'égalité des opportunités au niveau mondial car celle-ci comporte une dimension qui n’a aucun rapport avec l’effort individuel ! Combien vaut la citoyenneté ? Avec la citoyenneté, la personne reçoit plusieurs biens publics : revenu du pays, son niveau d'inégalité et la mobilité intergénérationnelle du revenu.

Elle relève également d’un marché, parfois régulier mais aussi du marché noir (Passeports britanniques vendus pour environ 5 000 £), mais on peut légalement acheter la citoyenneté pour environ 1 million de dollars en investissements fournis dans certains pays et beaucoup moins dans d’autres. En fait, l’analyse prouve que le pays de citoyenneté d’un individu explique 60% de la variabilité de ses revenus. Et si on combine cela avec le « revenu parental »(classe de revenus de ses parents)  on remonte à 80 %. Il cite à titre de comparaison le cas de l’ inégalité salariale aux États-Unis qui s’explique à 40% par 4 circonstances (lieu de naissance, parents, appartenance ethnique, âge).

C’est ce contexte qui rend évident l’élan de quitter des lieux moins fortunés pour des cieux meilleurs. Il s’avère en outre relativement difficile de gérer cette question unilatéralement soit en bloquant l’accès des populations à la mobilité par la violence ou par des mesures sécuritaires excessives. D’ailleurs la mondialisation -par l’aiguisement des inégalités globales qu’elle provoque- pose la question de l’égalité des chances et ne fait qu’exacerber les migrations. Que faire alors ? Il s’agira pour les alternatives possibles de réduire considérablement les inégalités mondiales (et la pauvreté).

Deux options se présentent, la première est une voie lente et durable agissant massivement pour une croissance plus élevée des pays les plus pauvres. La seconde plus rapide mais politiquement tumultueuse ou plutôt impraticable,  consister à encourager la migration des pauvres vers les pays plus riches ! Par dérision encore, Milanovic explique la question sous le paradoxe suivant : Soit que les pays pauvres deviennent plus riches , soit que les pauvres des pays pauvres passent aux pays plus riches. Il propose aussi une solution médiane, les migrants qui arrivent dans des pays riches pourraient être taxés plus pour payer les perdants de la population autochtone et ceux qui restent dans leurs pays d'origine.

 

Bibliographie de l’auteur :

En anglais

Liberalization and Entrepreneurship. Dynamics of Reform in Socialism and Capitalism, 1989. M.E. Sharpe.

Income, Inequality, and Poverty during the Transition from Planned To Market Economy. 1998. World Bank.

(avec Ethan Kapstein) Income and Influence. 2003. Upjohn Institute.

(avec Christiaan Grootaert et Jeanine Braithwaite) Poverty and Social Assistance in Transition Countries. 1999. St. Martin's Press.

Worlds Apart. Measuring International and Global Inequality. 2005. Princeton/Oxford.

The Haves and the Have-Nots: A Brief and Idiosyncratic History of Global Inequality, 2010, Basic Books, New York.

(en) Global Inequality : A New Approach for the Age of Globalization, Harvard University Press, 2016, 299 p. (ISBN 978-0-674-73713-6, lire en ligne [archive])

Capitalism, Alone: The Future of the System That Rules the World, Belknap Press, 2019

En français

Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l'égalité des chances, trad. B. Mylondo, Paris, La Découverte, fév. 2019, avec une préface de Th. Piketty et une postface de P. Combemale et M. Gueuder.

Le capitalisme, sans rival. L’avenir du système qui domine le monde, trad. Baptiste Mylondo, préface Pascal Combemale, Paris, La Découverte, septembre 2020.