En transit. Les Syriens à Beyrouth, Marseille, Le Havre, New York (1880-1914)

En transit. Les Syriens à Beyrouth, Marseille, Le Havre, New York (1880-1914)

Auteur : Céline Regnard

Dans l’entre-deux

Si les migrations sont très étudiées, les lieux et les acteurs du transit le sont moins. L’historienne française Céline Regnard en analyse les relations et l’économie.

C’est une somme magistrale, qui se dévore tant elle est rédigée de façon vivante. Le livre s’ouvre sur un fait divers : la découverte en 1908 d’un cadavre dans une malle à Marseille et les aveux du criminel – l’un et l’autre étant originaires du Mont Liban. Retracé avec le style dynamique qui sied à ce genre, l’événement, confie Céline Regnard, n’est pris pas immédiatement en résonance avec ses recherches d’alors. Ce n’est que plus tard, en plongeant dans les archives de police de l’émigration du port et du chemin de fer de Marseille qu’elle recroise d’autres Syriens de passage dans la ville et se plonge dans « le monde du transit migratoire dans toutes sa complexité et sa noirceur ». Maîtresse de conférence à l’université d’Aix-Marseille, Céline Regnard est historienne, spécialiste de l’histoire des migrations, et ouvre un champ de recherche jusqu’ici peu étudié et pourtant fécond, nourri de faits divers, d’enquêtes de police, de lettres, de photos, de témoignages, d’articles de presse. « Plus qu’une histoire de la migration syrienne ou des villes traversées, c’est celle des conditions de leur passage par des territoires vers d’autres territoires qui m’intéresse », explique-t-elle, sensible à l’entre-deux des lieux et des temporalités, à l’écart entre les faits et leur représentation. Et de noter le retard des historiens, plutôt attachés à l’histoire des installations, par rapport aux géographes, aux politistes, aux sociologues ou aux anthropologues qui ont « tôt fait du transit migratoire et des “migrants transitaires” des objets scientifiques classiques, sans doute en raison des répercussions du contexte international sur leurs terrains d’études ».

Une catégorie de la pratique

Céline Regnard rappelle l’ancienneté des migrations en Méditerranée, et l’importance de la France comme zone de transit pour les migrants venus de l’empire ottoman en raison des liens politiques, économiques et culturels existants. Elle s’intéresse aux routes terrestres et maritimes, aux compagnies, dont les Messageries maritimes, au développement des transports. Elle évoque rapidement en introduction les raisons du départ des Syriens : causes économiques, démographie, exode rural, crise de la sériculture… mais aussi goût de l’aventure et surtout volonté d’améliorer les conditions de vie pour soi et sa famille. « Les migrants ne sont donc pas les plus pauvres », rappelle-t-elle : « Le voyage a un coût, qu’il faut assumer, pour lequel ils hypothèquent leurs terres, empruntent à leur famille, vendent des bijoux ou obtiennent des prêts. » C’est donc cette économie du voyage et donc des lieux et des figures du transit, qui intéresse Céline Regnard, qui tâche de dégager de ces milliers d’histoires singulières les grandes lignes d’un système. « Le transit, qui n’est pas une catégorie en soi mais une catégorie de la pratique, se prête à une histoire à hauteur des individus qui le vivent », explique-t-elle, insistant sur le défi à mettre en avant le caractère collectif de l’expérience tout en tenant compte des trajectoires individuelles, dans toute leur dimension aussi émotionnelle : « On saisira bien sûr entre les lignes les échos de cette histoire avec celles des migrants ou exilés de notre temps : un transit entre ombre et lumière, quand le provisoire dure, que le passage est entravé, que la route est détournée, que le désespoir guette, mais aussi quand un prochain ouvre sa porte, guide dans la ville, fournit du travail, prête de l’argent, traduit, informe ou rassure. »

La démarche se déroule en cinq temps. Il faut d’abord « Habiter le transit ». Céline Regnard s’intéresse aux lieux où dormir, aux réseaux de l’hospitalité, notamment dans le quartier syrien de New York. Il y a aussi les meublés, pensions et hôtels, les lodging houses, « prolongements des conditions collectives d’inconfort expérimentées dans l’entrepont des bateaux ». À Beyrouth, ville de départ et de retour, l’offre hôtelière explose, témoin de « l’industrie de l’émigration » et du tourisme. L’Italie met en place un système unique de gestion des flux en exigeant des compagnies qu’elles prennent en charge les migrants dans des établissements et à ne pas les faire attendre. Traversés ou investis, les lieux de transits sont donc vécus différemment.

Le transit, c’est ensuite « Vivre le contrôle » : passeport, visa à obtenir, présenter, faire valider, passer les frontières, répondre à un fonctionnaire sont autant d’expériences, tant pour les migrants que pour les fonctionnaires eux-mêmes, en charge d’examiner en quelques minutes une situation. Aux États-Unis, « la principale cause de rejet parmi les Syriens est la pauvreté »… À ce contrôle administratif, s’ajoute le contrôle médical, dans des lieux dédiés à l’examen, puis le cas échéant à l’observation. C’est aussi le premier lieu de confrontation à l’altérité.

Confrontation à l’inconnu, mobilisation de ressources

Dans « Un monde d’escrocs », l’historienne s’attache aux figures ambigües des passeurs, racoleurs, rabatteurs, pisteurs, bateliers, vendeurs de billets et autres « pourvoyeurs de services » qui profitent de l’ignorance ou de la crédulité des migrants pour « développer une économie informelle et illicite » à leurs dépens. Les contrôles ne font que les repousser un peu plus loin, et la durée de l’attente est l’extension de leur champ de manœuvre.

Le transit n’a pas que ces aspects dangereux : c’est aussi « Un univers de ressources », car c’est le lieu où une expérience du voyage, de la rencontre et de l’altérité s’acquiert et se transmet. Céline Regnard étudie ces modalités d’apprentissage qui régissent la dynamique circulatoire : organisation de groupes, accompagnement de jeunes filles ou de femmes seules par des migrants expérimentés, « tactique vestimentaire » – on change de vêtements pour passer les mesures de désinfection ou ne pas attirer l’attention – ou encore mobilisation des réseaux. L’autrice s’attache aussi aux recours en justice en cas d’escroquerie, démarche souvent collective.

La dernière partie, « Au miroir du transit », s’intéresse aux représentations des personnes en transit et plus généralement de l’Autre : « elles sont la réalité », insiste Céline Regnard : « Il s’agit davantage d’en montrer la pluralité ». Le stéréotype domine, oscillant entre commisération et mépris du « primitif » « spectateur de la modernité ». Le racisme le plus ordinaire insiste sur la saleté, la maladie, la malhonnêteté. Inversement, on salue « des commerçants nés », on admire l’exotisme. « Le transit contribue à l’élaboration d’identités hybrides, différentes, modernes. »

Le livre de Céline Regnard renvoie à un monde qui semble ouvert, un monde de possibles devenus  lointains depuis que les frontières n’ont cessé de se fermer, les contrôles de se renforcer et le transit de devenir « des impasses ». Surtout pour ceux qui ne sont pas considérés comme « acceptables ». On lira à ce sujet le petit manifeste que vient de publier la même maison d’édition, On ne peut pas accueillir toute la misère du monde : En finir avec une sentence de mort, par Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens, un réquisitoire implacable contre le refus et la restriction opposés aux migrants, pour « revaloriser l’hospitalité ».

 

Kenza Sefrioui

En transit. Les Syriens à Beyrouth, Marseille, Le Havre, New York (1880-1914)

Céline Regnard

Anamosa, 456 p., 26 €